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Cobiath - Preface - Table des matieres - Intro - Partie 1 - Partie 2 - Partie 3 - Partie 4 - Biblio |
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APERÇU HISTORIQUE |
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CHAPITRE I La Syrie à la fin du XIe siècle |
Au début de cette première partie, nous tenons à préciser un point en
particulier: il n’est pas dans notre intention de réécrire l’Histoire de la
Syrie durant la période qui précède la conquête franque. Bien que fort
mouvementée, l’histoire événementielle de la région syrienne n’est pas soumise
à contestation, au moins dans ses grandes lignes, étant donné l’abondance et la
clarté des documents qui en relatent les faits. Cette histoire, d’ailleurs, a
été étudiée d’une façon approfondie et jusque dans ses moindres retombées, soit
par les grands maîtres libanais comme Jawad Boulos, Kamal Salibi, Philippe
Hitti et Youssef Debs, qui ont consacré à ce sujet la plus grande partie de
leurs oeuvres maîtresses, soit par des médiévistes occidentaux émérites tels le
père Henri Lammens, René Dussaud, Claude Cahen et Paul Deschamps et ceci pour
n’en citer que quelques-uns parmi tant d’autres.
Le morcellement politique de la Syrie et la multiplicité des confessions
religieuses ont ouvert largement les portes aux invasions étrangères, dit
l’historien Jawad Boulos.[1]
Nous dirions plutôt, dans l’Orient à la fois, exalté et tourmenté,
politique et religion vont de pair: toute partition socio-politique coïncide,
presque exclusivement, avec une subdivision confessionnelle. Etant donné la
formation démographique de l’Asie occidentale, la Syrie du onzième siècle n’a
pas pu échapper à cette règle générale que le même auteur qualifie de ”Postulat
historique”.
Le territoire compris entre l’Egypte et la Mésopotamie forme politiquement
et économiquement, un passage stratégique de première importance. La possession
de ce passage - et c’est là un deuxième postulat historique - devient une nécessité
vitale pour tout gouverneur, maître fut-il de l’Egypte ou bien de la
Mésopotamie. Le littoral méridional de la Méditerranée se révèle être, en
effet, le principal poumon de Bagdad, comme il forme le lien vital entre le
Caire et les marchés de l’Asie extrême - orientale. S’emparer du dit ruban
territorial a fait l’enjeu de luttes meurtrières et souvent fratricides entre
les puissances dominant le Caire, Bagdad et Constantinople et cela durant
plusieurs siècles consécutifs.[2]
Face au flux et reflux de l’empire byzantin, sur l’autre rive du Bosphore,
l’empire islamique, lui aussi, connut ses heures de bonheur et de tristesse.
La ruée des Arabes de l’Islam vers le littoral se brisa
sur les proues de la flotte grecque et toutes les tentatives omayyades pour s’emparer
de la Méditerranée orientale s’avèrent inefficaces. Leur domination se limita, par
conséquent, à la Syrie continentale et ils finirent par céder la place à un
autre Islam, mais celui-là, non plus arabe, mais arabisé.
Les Omayyades furent évincés par les Abbassides.
Damas, réduite à une simple ville de province, céda le pas à Coufa, et
Baghdad devint la capitale de l’Islam iranien. Ainsi, le nouvel état musulman
sonna le glas du ”royaume arabe”, se détacha de plus en plus du littoral pour
s’orienter vers l’intérieur du continent asiatique et les grandes métropoles du
commerce maritime s’effacèrent bientôt devant la nouvelle poussée des villes de
l’intérieur.
Sur le plan politique, une nouvelle classe dirigeante s’emparant du
pouvoir, laissa aux Califes la seule autorité nominale et le règne abbasside se
transforma en un tissu de machinations politiques[3].
Les conséquences de cette anarchie politique furent graves et néfastes: ”A
peine arrivé le quatrième siècle de l’Hégire, le Monde musulman remplaça l’Etat
islamique: le nationalisme s’éveilla et à la place de l’Etat, surgirent
plusieurs états au sein de l’empire abbasside”.[4]
Les territoires occupés par le califat retournèrent à ce qu’ils étaient
avant l’Islam; la personnalité démographique des vieilles ethnies se réveilla
et se tailla des fiefs dans ses limites géographiques: l’Histoire de l’Orient
reprit son cours millénaire. Plusieurs contrées se détachèrent bientôt de
Bagdad et se constituèrent en états autonomes. Le monde islamique sombra dans
une anarchie mortelle dont il ne sortira qu’avec les Zengides et les Ayyoubides
à la fin du XIIe s.
Parmi les nouveaux états, le plus important, sur les plans historique et
démographique, fut l’Egypte qui, la première, recouvra sa propre personnalité
nationale.
Juste à la veille des Croisades, l’année 1097, les fils de Totouch,
gouverneur de la Syrie, Redwan et Daqqaq, se partagèrent l’héritage paternel,
et, pour élargir leurs territoires respectifs, entamèrent des luttes
fratricides épuisantes.
Les Fatimides en profitèrent alors pour reconquérir la Palestine, tandis
que Tripoli se constituait en principauté autonome sous les Benou-Ammar,
chiites, nominalement rattachés au Caire.
Baghdad et le Caire, face à face, représentent deux capitales, par
conséquent, deux puissances et deux idéologies. La scission du vaste empire
islamique était faite. L’autorité directe du pouvoir fatimide ne dépassa
presque guère les frontières de l’Egypte, alors que les territoires situés
entre l’Iraq et l’Egypte, formaient une zone d’influence s’élargissant et se
rétrécissant au hasard des combats. Bagdad changea souvent de maître et les
Fatimides n’eurent jamais l’armée qui leur permit d’étendre et d’imposer leur
autorité. Entre les deux puissances, sœurs ennemies, la Syrie eut un sort assez
malheureux: un vent de tempête y souffla fort longtemps.
A la fin du onzième siècle, les Seldjoukides turcs et turcomans, tous deux
musulmans sunnites dominaient l’Asie Mineure et le nord de la Syrie, alors que
les Fatimides chiites étendaient leur domination sur l’Egypte, la Palestine, et
la Syrie du sud. Fomentées par l’atavisme idéologique et la présomption
effrénée des gouverneurs, des luttes fratricides et interminables épuisèrent
les deux capitales et mirent l’anarchie dans les territoires intermédiaires. Au
sein du grand empire islamique, surgirent de petits gouverneurs qui se
taillèrent des fiefs autonomes et se comportèrent en véritables rois
indépendants. L’inimitié, la jalousie, les différends sur l’hérédité entre les
frères, aboutirent à des luttes sanglantes et créèrent un état d’anarchie
politique et d’insécurité totale. Dans ces régions intermédiaires, la masse
populaire, mis à part les chrétiens, était en majorité de confession chiite
gouvernée par des maîtres sunnites étrangers comme les Seldjoukides ou bien,
une majorité sunnite écrasée par les Fatimides et leurs représentants; ceci
empoisonna les luttes religieuses entre les deux sectes islamiques.
Déchirures socio-religieuses et regroupements féodaux furent les
conséquences de cette anarchie.
Quand l’Islam fit ses premiers pas en Syrie, il fut accueilli avec
bienveillance de la part de la population indigène. Les uns, par réaction
contre Byzance, les autres pour y avoir retrouvé des échos de leur propre
idéologie[5].
La plupart le saluèrent, même, dans l’espoir d’y rencontrer un moyen de sortir
de leur isolement économique. Sous la domination byzantine, les Grecs s’étaient
arrogé l’hégémonie sur le commerce maritime, la population du littoral syrien
était formée en grande majorité de restes cananéo-phéniciens, qui, anciens
maîtres des mers, se virent bloqués sur la côte et coupés de leurs ressources
économiques héréditaires. Les uns furent contraints de s’adonner à une maigre
vie agraire, les autres se penchèrent sur le commerce intérieur, et, leurs
caravanes sillonnèrent les pistes du continent asiatique.
On pouvait classer la population syrienne du VIIe siècle sous le vocable
général de chrétiens mais tout classement général comportant des
sous-classements divers, les chrétiens de Syrie étaient divisés en plusieurs
sectes religieuses. Les rapports entre ces diverses factions, souvent tendus,
s’envenimèrent par l’aveugle politique des empereurs grecs.
Des querelles interminables surgirent entre les confessions sœurs et
finirent en des luttes sanglantes, des persécutions réciproques, des
représailles et des massacres en masse. Rappelons, à titre d’exemple, le
massacre des moines de Deir Mar Maroun (l’an 517). La haine du Byzantin devint
immense et les regards se tournèrent vers les conquérants arabes comme des
sauveurs inespérés. Or, plus l’espoir dans l’attente est grand, plus la
déception est amère.
Sous les Omayyades, la population reprit du souffle et les choses allèrent
d’une façon plus ou moins satisfaisante. Les affaires changèrent, de fond en
comble, sous les derniers califes de cette dynastie, et, les malheurs
redoublèrent sous les Abbassides.
Les Byzantins, redevenus maîtres de la mer, bloquèrent à nouveau les voies
du commerce maritime et coupèrent, sur la Méditerranée, toute possibilité de
communication entre Orient et Occident.
Les Arabes, nouveaux maîtres de la région, découvrirent vite les secrets du
métier, et, le transfert du poids économique de Damas à Bagdad, leur permit de
faire mainmise sur les voies du commerce continental.
Les califes abbassides, inaugurant, par ailleurs, une nouvelle méthode dans
le gouvernement, la discrimination religieuse fut leur devise. Ils
promulguèrent des lois ignominieuses à l’encontre de ceux qui ne professaient
pas leur propre idéologie. A chaque fois que leur siège périclitait, ils
remettaient en vigueur les lois de ségrégation confessionnelle dans l’espoir de
rétablir leur autorité défaillante ou de sauver les apparences face à l’islam
extrémiste. Des persécutions eurent lieu, les fonctions officielles furent
interdites aux chrétiens, les lieux sacrés furent profanés, le despotisme régna
et la population paya, à maintes reprises, tribut de sang. Les Byzantins en
avaient jeté la semence, les Abbassides l’arrosèrent, le pays en récolta et
continue à en récolter l’amertume jusqu’à nos jours. Diviser pour régner fut
leur devise; leur règne, comme toute chose temporelle, eut un terme, mais les
divisions n’eurent pas de fin.
La politique anarchique de cette période eut des conséquences graves sur
l’avenir de la société syrienne. La population se scinda en peuples, les
peuples se désagrégèrent en regroupements socio-politiques axés sur la
religion, le féodalisme prit de l’ampleur, l’émigration des masses s’accrut.
Peut-on parler d’origines ethniques en Syrie ?
Les différends, qui s’élevèrent entre les divers groupes syriens, furent,
en principe, d’ordre plutôt socio-religieux qu’ethnique. A ce point de vue, les
membres de la société syrienne d’alors, étaient antique, fut-elle phénicienne
ou araméenne, avait embrassé la religion chrétienne qui porte, elle aussi, une
carte de naissance sémitique.
Plus tard, durant la période islamique, les uns gardèrent leurs croyances,
alors que d’autres embrassèrent la nouvelle religion. Or, cette dernière, elle
aussi, prit naissance dans une famille sémitique, les Arabes, branche orientale
de la grande souche sémitique. Si les diverses sociétés de la région offrent
des différences, celles-ci sont plutôt apparentes que réelles, dues surtout aux
conditions géographiques et climatiques.
Les différences socio-religieuses et les marques qui distinguaient les
groupes, les uns des autres, ne sont pas, au fond, étrangères à la nature de la
population syrienne; elles ont existé depuis toujours; elles sont des résidus
de leur vie tribale primitive.
Est-ce facteur de conditions climatiques? Est-ce le fruit de la mentalité
commerciale du peuple? La tolérance native, dans des âmes intimement
religieuses, permit aux divers regroupements de s’accepter, de coexister, de
former même une population presque homogène malgré les caractéristiques qui
distinguent la personnalité culturelle propre à chaque groupe, caractéristiques
et personnalité dues, en particulier, aux principes socio-religieux et par
conséquent aux modes de vie de chaque communauté; une certaine entente, un
sentiment d’autodéfense leur permit souvent de se surpasser et de former une
sorte de fédération religieuse au sein d’une même société politique. Seule,
l’ingérence extérieure, en classifiant les divers groupes, fit d’une même
population plusieurs peuples capables, aussi bien, de s’entre-tuer que de
s’harmoniser quand les apports étrangers leur permettaient de se retrouver.
L’intolérance et les persécutions des gouverneurs étrangers poussèrent les
membres des communautés confessionnelles syriennes à se regrouper, non
seulement, autour d’un chef spirituel, mais aussi, autour d’une autorité
temporelle. Ainsi, les regroupements confessionnels se transformèrent, sous la
poussée de l’extérieur, en groupes socio-politiques, formant de petites
nations, presque autonomes, au sein du vaste monde islamique. Comme les hommes
ne peuvent vivre qu’au sein d’une société la déchéance morale et la misère
matérielle des dixième et onzième siècles reportèrent la structuration de la
société syrienne à ses origines, la famille, la tribu, ou la confession[6].
Une autre conséquence de la domination abbasside fut le féodalisme qui
revêtit un aspect effarant en Syrie.
L’empire islamique était trop vaste pour être gouverné, directement, par
les Califes. Ceux-ci divisèrent le pays en Wilayats et déléguèrent leur
autorité aux gouverneurs provinciaux. L’affaiblissement du pouvoir central
laissa les mains libres aux gouverneurs. Les walis, n’étant jamais sûrs de
rester dans leur fonction jusqu’au lendemain, leur premier souci fut de faire
de l’argent; ils en avaient besoin
surtout pour s’acheter la bienveillance du sultan et payer les tributs au
califat[7].
Comme ils étaient, le plus souvent, des chefs militaires de fortune, la terre
dont ils n’avaient qu’une propriété tributaire (Iqta’a) leur devint un moyen de
s’enrichir et de dominer. Ils s’arrogèrent tout droit sur les récoltes et les
produits des petites industries, se souciant peu du paysan ou de l’artisan qui
dut, souvent, plier bagage ou fermer boutique. La culture étant la première
ressource économique au Moyen-Orient le pays finit par se vider et la terre
redevint inculte. La population de la Syrie comptait autour de huit millions
d’habitants, au temps du califat omayyade, elle n’en comptera que deux millions
au dix- huitième siècle. Des trois mille et deux cents villages payant tribut
dans la wilayat d’Alep, il n’en restait que quatre cents au début du XIXe s.[8]
A l’avènement des Croisés, le pays présentait une mosaïque inconcevable de
petits potentats et d’émirats en lutte les uns contre les autres. La situation
politique se présentait, alors, de la façon suivante: Totouch, apanagé à Damas
par son frère Malikchah meurt en 1092. Tandis que son fils aîné, Redwan, prend
le pouvoir à Alep, le cadet, Daqqaq, s’installe à Damas. Djenah - AdDawla,
atabeck de Redwan, se retranche à Homs. Sur la côte, Tripoli devenu un émirat
autonome, est gouverné par Fakhr AI Moulk Ibn Ammar, ancien cadi chiite qui
avait su maintenir son indépendance entre Bagdad et le Caire grâce à son
habileté diplomatique et à la forte position militaire de la ville. Les
Mounqizites régnaient puissamment à Chaïzar et les ”Assassins” s’étaient taillé
un large fief dans les montagnes des Nsaïryés[9].
Dans cette dissolution de l’autorité qu’en était- il des chrétiens ?
Les premières conquêtes des Arabes de l’Islam furent plutôt d’ordre
militaire. Vivant dans des camps ou dépôts militaires hors des villes, les
Arabes se contentèrent de faire payer tribut, ainsi que des livraisons de
vivres fournies par les indigènes[10].
Leur tolérance, la sagesse de leur politique à l’encontre des pays soumis, et
la haine de Byzance leur facilitèrent la mainmise sur la région leur assurant
même une collaboration locale. ”De cette politique, large, tolérante, les
chrétiens de Syrie devaient recueillir leur part.”[11]
Lorsqu’ils rassemblèrent leur première flotte, capitaines et matelots furent
des chrétiens syriens. ”Cette jeune flotte composée de 1700 unités navales, au
dire des chroniqueurs arabes, était sous le commandement des chrétiens”[12].
En 649, cette flotte remporta, pour le compte des Arabes, une nette victoire
sur la marine byzantine, au sud de l’Anatolie.
Par ailleurs, l’ouverture, du commerce maritime, jadis monopole des Grecs
et l’accès aux marchés du Levant rapprochèrent les chrétiens des nouveaux
maîtres de la Syrie. Cette tolérance des conquérants arabes facilita, en outre,
le passage de la population à l’Islam. Tant que le calme régna et qu’on paya
tribut, l’Etat arabo- islamique, pratiquant une politique assez intelligente,
ne s’immisça pas dans les affaires internes des communautés. Dans les régions
chrétiennes, la population ne subissait aucune contrainte et se sentait en
sécurité quant à sa vie, ses biens et sa liberté religieuse. Les chefs
religieux continuèrent à s’occuper librement des affaires intérieures de leurs
communautés respectives et la vie, sauf de rares diversions, fut tolérable
jusqu’à l’avènement des Abbassides.
Sous les premiers califes de cette dynastie, la situation des chrétiens fut
assez avantageuse et quelques-uns, parmi les plus célèbres califes, prirent des
cures de repos dans les monastères syriaques situés aux environs de Damas et
dans la banlieue de Sergiopolis, la Rasafa d’aujourd’hui. Haroun Ar-Rachid (786
- 809) et AI- Ma’moun (813 - 833) séjournèrent, souvent à Dair Maroun de Damas.
Ce dernier Calife, dit-on, fit construire la coupole qui s’élève sur le Jabal
Deir AI-Mran.[13]
Effectivement, note à ce propos Philip Van Mayers, pendant plus de quatre
siècles, les califes musulmans menèrent une politique tolérante, se
comportèrent avec bienveillance à l’égard des pèlerins et encouragèrent les
pèlerinages sachant que c’était une grande source de rentrées[14].
Mais le mariage entre chrétiens et Abbassides finit par se rompre, et, un beau
jour de l’année 850, le calife AI Moutawakkel, surnommé ”Néron des Arabes”,
pour détourner les esprits des scènes d’orgie, dont son palais de Bagdad était
devenu le centre, et pour frapper d’admiration l’imagination des extrémistes
sunnites, obligea ”les Infidèles”, chrétiens et Juifs, à porter des habits
jaunes, ordonna de démanteler les églises construites après la conquête
islamique, licencia les fonctionnaires chrétiens et donna ordre de raser les
tombes des chrétiens, comme il interdit, à ces derniers toute monture noble,
sauf les ânes et les mules[15].
La fin du Xe s. vit la rupture finale du mariage islamo-chrétien. Les
chrétiens qui avaient applaudi à l’événement de l’islam, subirent des
persécutions terribles: AI Hakem, calife fatimide de l’époque, remit en vigueur
les lois appliquées par ses prédécesseurs et en 1009, donna l’ordre de détruire
beaucoup d’églises, entre autres, l’église Notre-Dame à Damas et la basilique
de la Résurrection à Jérusalem[16].
Les pèlerins furent persécutés et maltraités, les églises furent détruites, et,
certaines furent réemployées comme étables[17].
Malgré tous leurs malheurs, les chrétiens, au lieu de se retrouver,
continuaient à couver, dans le secret, la zizanie semée par les Byzantins et à
peine la tempête islamique s’apaisait-elle quelque peu, ils se défoulaient dans
leurs querelles ataviques.
Entre-temps, Byzance, qui jouait depuis longtemps le rôle de protectrice
des chrétiens d’Orient, était absente de la scène, entrain de panser ses
propres blessures. Quand elle se tranquillisait un peu du côté des Normands,
elle n’apparaissait aux portes de la Syrie que pour effectuer quelques raids
sans lendemain, abandonnant les chrétiens aux représailles des gouverneurs
islamiques.
Les chrétiens de Syrie étaient divisés en quatre grandes communautés: Les
Jacobites Monophysites vivaient dans le Nord de la Syrie et possédaient des
centres importants en Jézirah. Les Grecs, rattachés juridiquement au patriarcat
de Constantinople et répandus dans le Midi et le Sud de la Syrie, étaient
fortement concentrés dans le Koura de Tripoli. Les Arméniens, quant à eux,
habitaient surtout la région d’Antioche et d’Edesse. Les Maronites s’étaient
réfugiés dans la chaîne montagneuse du Liban et dans quelques coins reculés de
la vallée de l’Oronte.
Quelle était cette tranche du peuple libanais que les Croisés ont
rencontrée à leur arrivée en ”terre de Triple” et dont leurs chroniqueurs font
un bel éloge?
Nous consacrons le chapitre suivant aux Maronites que Jacques de Vitry considérait comme “les plus précieux auxiliaires des Francs”. C’était, eux, les “Suriani” qui vinrent à leur rencontre.
L’histoire de l’Eglise Maronite, surtout dans ses premiers siècles, reste
toujours à écrire. Toutes nos connaissances ou presque, autour du sujet se
révèlent être aléatoires, le plus souvent manquant de références historiques ou
bien, dans le meilleur des cas, elles sont fondées sur la tradition qui n’est
certes pas à dédaigner mais elle n’a pas la force du document historique.
Des historiens émérites ont mené des recherches rigoureuses. Pour n’en
parler que des plus éminents, citons le patriarche Estéphan Addouaïhi ”père des
historiens maronites”, Mgr Assemani auteur de la ”Bibliothèque orientale” et
Youssef Debs l’illustre archevêque de Beyrouth. Ajoutons à ceux-ci le célèbre
Jésuite, Henri Lammens et ses analyses minutieuses.[18]
A ces derniers historiens se réfèrent presque tous ceux qui ont abordé le
thème des Maronites. Personne n’a plus avancé quelque nouveau document
d’importance ainsi que nulle nouvelle lumière n’est venue éclairer les maillons
perdus ou obscurs de l’histoire de cette Eglise. Rapportons à ce sujet ce que,
l’un de nos historiens libanais les plus discutés, a écrit il y a quelques
années : ” le nom des Maronites n’est pas mentionné dans les arrêtés du 6ème
concile et nul historien n’en parle avant le 9ème siècle, ainsi que nul
document authentique concernant l’Eglise Maronite ne nous est parvenu avant le
13ème s...”[19]
S’il nous est permis de traduire notre pensée, nous dirions de même.
Officiellement, il ne paraît pas qu’il y ait eu un regroupement avant le
dernier quart du 7ème siècle ni au Liban ni même en Syrie. Ce qui est attesté
par les documents c’est l’existence des ”Disciples”, des ”Moines”, des ”enfants
de Beit Maroun”. Ces moines avaient autour d’eux des groupes de fidèles
chalcédoniens auxquels les chroniqueurs prêtent le nom de ”Maronites”; nous
continuons à les appeler ainsi.
Les Maronites qui sont ils? D’où proviennent-ils? Sont-ils seulement les
émigrés de la Syrie du nord ou bien sont-ils du pays? Sont-ils phéniciens,
syriaques ou arabes? On voudrait bien répondre à toutes ces questions d’une
manière exhaustive et convaincante. Beaucoup de volumes ont été écrits autour
du sujet. Certains font des Maronites ” un peuple d’une essence très
particulière... leur communauté évolua d’une façon distincte Du milieu qui
l’entourait et dont elle se trouvait en quelque sorte séparée.[20]
On veut à tout prix les arracher à leur milieu ambiant et les dépouiller de
leur peau nature. D’autres - et comme ils sont nombreux! Et, certains
prétendent être maronites ! - s’acharnent, inlassablement à rapetisser leur
stature en perpétuelle croissance.
“Nous sommes tous un mélange complet et en même temps, tous parents” dit un écrivain moderne.[21] Héritiers des Phéniciens, descendants des Araméens ou résidus arabes, les Maronites sont là et bien vivants. Essayons de les regarder en face.
A- Les Maronites en Syrie
L’histoire du groupe syriaque chalcédonien qui fut appelé plus tard Eglise
et peuple maronite remonte à la seconde moitié du quatrième siècle où, dans la
Commagène, ancien pays du nord-est de la Syrie, vivait un saint anachorète
nommé Maron. Celui-ci, initiant un nouveau mode de vie, ” s’était retiré du
monde et menait dans son ermitage, comme en plein air, une vie ascétique des
plus austères...”[22]
Sa réputation attira bientôt autour de lui des disciples qui, pratiquant à
la fois une vie de prière et d’apostolat, irradièrent dans les deux sens de la
vallée de l’Oronte. Leurs missions gagnèrent Antioche au nord comme elles
atteignirent au sud le centre du Liban. Ils s’étaient donné pour but de
combattre, d’une part, le paganisme encore vivant parmi les Araméens leurs
concitoyens,” Ils - les disciples de St Maron - sont venus tout d’abord au
Liban pour christianiser ceux qui étaient restés païens...”[23]
et d’autre part, de sauvegarder leur foi intacte parmi les hétérodoxies du
moment. Dans son allocution du 13 juillet 1744 le pape Benoît XIV s’adresse à
ses cardinaux en ces termes: ”Vers la
fin du septième siècle, alors que l’hérésie désolait le patriarcat d’Antioche,
les Maronites, afin de se mettre à l’abri de la contagion, décidèrent d’élire
leur propre patriarche...”
Les disciples de st Maron se firent construire à l’est d’Apamée près de
l’Oronte, un monastère au nom de leur saint maître. Mgr Debs qui n’est pas
d’accord avec le P. Lammens sur ce point écrit dans son Aljameh. ” Le premier
des monastères maronites fut celui construit par les habitants de Hamath sur le
sépulcre de st Maron entre Hamath et Homs sur le fleuve AI Rastan affluent de
l’Oronte, il fut appelé Deir AI Ballaur...”[24]
L’empereur byzantin Marcien, dans l’intention de favoriser l’adhésion à la
foi chalcédonienne et de gagner la sympathie des cénobites, durant la seconde
année de son règne, l’année 452, fit agrandir et embellir ce monastère de st
Maron. Il fut connu sous le nom de Deir Azzoujaj pour la beauté de son
architecture et la splendeur de ses bâtiments. Il fut endommagé, une première
fois sous l’empereur Anastase, et 350 de ses moines furent martyrisés.
L’empereur Justinien 1er le fit reconstruire ; l’armée de Justinien II le rasa
en l’an 694 et tua 500 de ses moines. Il semble que ce monastère fût relevé de
ses cendres et servît de résidence aux patriarches maronites jusqu’au 9ème
siècle.[25]
Les moines de ce monastère et de nombreux monastères de la Syrie seconde
ainsi que les fidèles regroupés autour d’eux furent à l’origine du premier
noyau des ”enfants de beit Maroun”. ”... Ils furent appelés du nom de st Maron,
non seulement ses moines, mais aussi un groupe de fidèles fort nombreux.[26] Mgr Debs ajoute: “la conclusion de cette
recherche c’est que le nom Maronite fut appliqué en premier lieu, aux moines,
disciples de St Maron... vocable donné par les adversaires de ces moines aux fidèles qui professèrent la foi de ces moines et de
leur saint patron...”[27]
La Syrie araméenne avait embrassé le christianisme. Le peuple christianisé fut
appelé Surio ou syrien - d’où le vocable médiéval Surianus - pour le distinguer
de la partie araméenne restée attachée au paganisme.[28]
L’année 451, lors du Concile de Chalcédoine, les chrétiens se scindèrent en
deux : les Melkites, partisans du Concile avec le roi, et les Jacobites
monophysites qui refusèrent les arrêtés du Concile.
Les Maronites, écrit Lequien dans son Oriens Christianus ont été appelés de
ce nom au 4ème et 5ème s. Le fait paraît quelque peu insolite mais, lisons ce
qu’il dit et dans quel sens il s’oriente: ”Tous ceux qui avaient à coeur de
conserver leur foi catholique se dirigeaient vers le monastère de st Maron dont
les moines les guidaient dans la foi orthodoxe... Ils étaient appelés Maronites
comme s’ils appartenaient en particulier à la profession de foi des moines de
st Maron.”[29]
A partir d’Apamée et de leur célèbre monastère les disciples de st Maron se
sont répandus le long de la vallée de l’Oronte, surtout ... à Hamath et Homs.
Au nord de la Syrie, ils ont habité en particulier à Antioche... et dans toute
la région appelée AI Awassem ”.[30]
L’expansion des ”enfants de Beit Maroun ” continua, malgré le bref intermède de l’année 517 et les chroniqueurs citent leur présence en Syrie, d’Edesse sur le Tigre jusqu’aux montagnes du Liban couvrant des régions montagneuses telles que Jabal AI Loukam et Sanir et de grandes agglomérations telles Damas, Alep, Homs Antioche et autres; ils y eurent des églises, des monastères, des prêtres et des évêques même et cela jusqu’au 13ème siècle.[31]
B- Chalcédoniens et Jacobites
Au Vème siècle, l’église de Syrie se divisa en deux: les Chalcédoniens et
les Monophysites; petit à petit, chaque faction forma sa propre Eglise et le
6ème s. vit une situation plus claire. Les monophysites furent connus dès lors
sous le vocable Jacobite et une bonne partie des chalcédoniens connus sous le
vaste titre de Melkites s’orienta vers le Maronitisme.
L’Eglise syriaque était une, le peuple était un, au moins dans les six premiers siècles. Les discussions furent d’ordre purement théologique auxquelles le peuple n’y comprenait pas grande chose. Si les responsables, prêtres, moines et évêques se disputaient le Christ, le peuple, lui, était tout simplement chrétien.
“... Les Jacobites, écrit le P. Daou, demeuraient sur les mêmes lieux que les Maronites; ils vivaient ensemble, unis par l’identité de la langue, de la culture, de la liturgie et de la race, et même, qu’ils fussent nominalement séparés par la foi chalcédonienne...”
Parfois, dit-il, le même village était habité de Maronites et de Jacobites bien que chaque groupe ait eu ses propres institutions. Cette convivialité des Maronites et des Jacobites est confirmée par les textes historiques et les découvertes archéologiques.[32]
Les rapports, de bonne entente, s’envenimèrent sous Sévère, patriarche d’Antioche qui, passant au monophysisme, sévit contre les chalcédoniens. Sous son patriarcat il y eut le célèbre épisode du martyre de l’année 517 - 518.
Au début du 7ème siècle et sous l’empereur Héraclius, chalcédonien favorable aux “enfants de Beit Maroun” “... Les moines de Maroun, à Membej, Homs et les pays du sud ont usé d’une grande sévérité, ils ont mis la main sur la plupart des églises et des monastères jacobites. Les nôtres se sont reportés à Héraclius sans résultat... nos églises ne nous ont pas été rendues...”[33]
Les événements ont fait qu’il y ait eu une scission dans l’Eglise syriaque mais il n’y a pas eu de rupture dans le vrai sens. Un même peuple et deux communautés qui ont continué à vivre côte à côte le plus souvent sans limites d’habitat. “ Les lieux, les villages et les monastères dans les régions de la Syrie du nord... étaient habités durant les premiers siècles chrétiens par les deux factions du peuple syro- araméen, id est, Maronites et Jacobites”.[34]
Il est même impossible, sauf de rares cas, de faire la part nette entre les monastères ou églises appartenant à l’une ou l’autre profession de foi. Au début du 7ème s. Les historiens nous rapportent une série de Correspondance entre les moines des deux factions, correspondance qui développe un profond et véritable dialogue théologique.[35]
C- Maronites et Roums
Les chalcédoniens, restèrent-ils un seul groupe?
Les chrétiens chalcédoniens, se scindèrent au 8ème siècle précisément
l’année 728 selon le chroniqueur Jacobite Tallmahri, en deux églises
distinctes, Maronite et Roum.
Le P. Rorolersky, historiographe de l’Eglise orthodoxe d’Antioche, écrit à
ce propos: “je considère fermement que durant les six premiers siècles du
patriarcat d’Antioche, les trois factions qui se le partagent aujourd’hui
n’étaient qu’une seule communauté ...”[36]
Nous concluons que tous les melkites, syriaques et grecs ne formaient
qu’une seule église. L’Eglise Melkite, employant deux langues liturgiques
différentes selon les lieux.
Mgr Debs fait remonter l’existence du nom Melkite au Xème siècle: ” Je
trouve que les deux vocables de Melkite et Mardaïte sont de la même époque
et l’un contredit l’autre; ils ne
répondaient pas, au début, à une confession religieuse ou à une liturgie ...
mais bien plutôt à un parti civil. Le silence des Pères et des anciens
historiens, vis-à-vis des Melkites est connu... le nom Melkite, désignait, tout
au début, tous les Syriaques catholiques, aujourd’hui, il indique les Grecs
unitaires et autres...”[37]
Loin des manuscrits, des imprimés et de leur poussière, le P. Daou dans son
Histoire monumentale nous entraîne à sa suite sur le terrain là où l’histoire a
été vécue et la main de l’ignorance n’a pas touché. Du sud au nord de la Syrie,
à travers les plateaux fertiles de la vallée de l’Oronte, sur des tells plus ou
moins proéminents et jusque sur la rive désertique de l’Euphrate, les belles
basiliques et les constructions grandioses des six premiers siècles chrétiens
se dressent encore toute fières dans la nudité du milieu et révèlent la vie
prodigieuse de st. Maron, de st. Marcien et de leurs disciples.[38]
Nous concluons ce paragraphe avec le P. Nasser Jemayel: ”Les Maronites de Syrie, sont en premier lieu, les disciples de st Maron, leur présence en Syrie seconde le long de l’Oronte précède l’invasion islamique...” [39]
D- Les Maronites au Liban
Au début du VIème siècle les disciples de st Maron, ”Rouhban beit Maroun”,
reçurent, en Syrie, leur baptême de sang. Les monastères furent brûlés, 350
moines subirent le martyre et la communauté dut s’éparpiller. D’Apamée sur les
rives de l’Oronte, les premiers émigrés prirent le départ. Les uns, à travers
la plaine du Ghab et les montagnes des Alaouites, atteignirent le littoral d’où
ils s’embarquèrent pour l’île de Chypre, alors que d’autres groupes,
abandonnant les berges fertiles de l’Oronte, se dirigèrent vers les hautes
vallées du Liban et les côteaux abrupts de ses montagnes. De la Syrie centrale,
le transfert au Liban n’a pas été effectué en une seule fois. L’émigration,
affirment les historiens, s’est étalée sur plusieurs périodes successives.[40] ”Les émigrants, écrit le P. Lammens, se
transféraient au Liban en petits groupes et au temps de Mas’oudi: id est, au 10ème
s. on en trouve des restes dans la vallée de l’Oronte hors du Liban.”[41]
Pour échapper aux exactions des Byzantins, les Maronites abandonnant les
plaines fertiles de la Syrie, émigrèrent vers les pentes abruptes du Liban.
L’émigration maronite, commencée vers l’année 517, s’échelonna jusqu’à la fin
du 13ème s. En 694, fuyant l’atrocité des armées de Justinien Il qui
envahissaient la Syrie, mettant à sang et à feu les monastères et les hommes,
les disciples de st Maron et les fidèles regroupés autour d’eux déménagèrent
vers le sud. Ils s’établirent d’abord dans le nord du Liban, notamment aux
pieds du massif montagneux des Cèdres. De là et selon les circonstances, ils
poussèrent leur marche vers le centre et le sud du Liban. Alors que la partie
septentrionale du pays demeura leur noyau de ralliement, les foules des
émigrations tardives trouvèrent refuge auprès des leurs dans les sinuosités du
Liban et s’y établirent avec toutes leurs institutions. Les nouveaux venus se
mêlèrent aux autochtones pour ne plus faire qu’une seule communauté.
”Les nouveaux venus au Liban, écrit Hitti Philippe, se sont amalgamés avec
les Araméens habitants originels du pays et ensemble, ils ont créé un refuge et
un abri pour les persécutés et les immigrés de la Syrie intérieure... de cette
fusion est née la nation maronite...”[42]
Selon d’autres sources, les Maronites, arrivés au Liban septentrional, peu
avant les Mardaïtes au VIIème s., y avaient mené une existence précaire, persécutés, décimés par les
Abbassides jusqu’à l’arrivée des Croisés, alors que leurs communautés,
demeurées dans les plaines et les cités riveraines de l’Oronte achevaient
lentement de se dissoudre.[43]
Heureusement, l’histoire maronite de cette période semble un peu plus
sereine que ne le laisse entendre le P. Lammens: “L’idée religieuse ayant
présidé à la constitution du peuple maronite, il était naturel que le
patriarcat devînt son centre de ralliement, un centre à la fois politique et
ecclésiastique. Cette situation du patriarche fut encore renforcée par les
droits temporels que les Arabes reconnurent aux chefs spirituels des
communautés chrétiennes... ” Retranché dans les escarpements de ses montagnes
du Liban, le peuple maronite a pu se créer une vie propre et jouir d’une
certaine autonomie.” [44]
Si l’on peut appliquer les paroles du P. Lammens aux communautés des
plaines et des côteaux avoisinants, dans la haute montagne, les choses ont pris
une autre tournure: les vexations des Jacobites en Syrie et les exactions
abbassides obligèrent les survivants des Maronites du littoral et des basses
plaines à se retirer dans la Montagne où leurs confrères s’étaient retranchés
dans une accalmie rarement troublée. “Dans sa première période, écrit le p. François
Taminé, le maronitisme ne se répandit pas par l’émigration mais bien plutôt par
l’apostolat. Quelques-uns se sont leurrés disant que les Maronites sont les
émigrés de Syrie. En réalité, les maronites sont à l’origine, les habitants du
Liban. Ils ont adhéré au maronitisme par le biais de l’apostolat, les groupes
des émigrés maronites de Syrie les ont rejoints plus tard...”[45]
Ainsi, les émigrés du 6èmes. et ceux des émigrations suivantes en se déplaçant
vers le midi, n’avaient-ils fait que retrouver leurs coreligionnaires du Liban.
En l’an 685 - 686, écrit Aboul Fida,[46]
tous ces fidèles qui s’étaient ligués pour former, désormais, l’Eglise maronite
” avaient élu l’un de leurs évêques, Jean Maron, au patriarcat d’Antioche...”
Celui-ci prit d’abord siège à Antioche, puis fuyant l’avancée des Byzantins, se
transféra au monastère de st Maron sur l’Oronte et sous la menace byzantine il
se fit déménager à Smar-Jbeil au Liban. Dans ce nouveau déménagement, il
emporta le Chef de st Maron, relique qu’il déposa dans l’église construite par
lui à kferhaï.
Les Maronites sont-ils originaires du Liban comme ils le sont de Syrie?
Les historiens sont, à ce propos, d’avis opposé: les uns affirment leur
présence au Liban comme en Syrie en même temps[47];
d’autres, notons parmi eux H. Lammens, écrivent à ce sujet: ”La pénétration des
Maronites au Liban, arriva dans la seconde moitié du 7ème s. Ils émigrèrent de
la vallée de l’Oronte vers la Montagne...”[48]
Le P. Lammens semble dire que si les Maronites de Syrie, se sont orientés
vers les hautes montagnes c’est que le Liban, dans les recoins de la Qadisha
était peu habité et non pas parce qu’ils y retrouvaient leurs frères de race et
de foi comme d’autres le disent.
Nous pensons que les deux opinions se complètent. Dans sa formation historique,
la communauté maronite du Liban a dû comporter deux éléments: les autochtones,
”indigenous” dit Hitti, et les nouveaux venus. Les Maronites ne sont pas ”un
peuple d’une essence particulière” comme le dit Ristelhueber, ils ne sont en
fait que l’un des groupes syriaques qui, sur le plan foi, a professé le dogme
retenu au concile de Chalcédoine, or les Syriaques de Syrie, n’étaient pas les
seuls Chalcédoniens; il y en avait au Liban comme il y en avait en Syrie.
”Le peu dont on peut être sûr à propos de l’histoire des Maronites dans les
premières années de la genèse de leur Eglise c’est qu’un groupe, après la
formation d’une organisation ecclésiale propre sous la conduite de Jean-Maron,
leur premier patriarche, a émigré de la Syrie pour sauvegarder sa foi et il
s’est réfugié dans la montagne libanaise où le maronitisme l’avait précédé.”[49]
E- Les Maronites au Cobiath
Au nord-est, Liban et Syrie ne forment géographiquement qu’une seule
étendue et la frontière actuelle au niveau du Waar est trop artificielle pour
délimiter le terrain dans une nature déserte et unie - Le P. Tallon écrit dans
ce sens: ”Le Ouadi Abou Khaled est un district frontalier par excellence
puisque le cours d’eau qui en sort coulant vers l’ouest forme la frontière
entre le Liban et la Syrie. Tant qu’il remonte la rivière, le promeneur est en
sécurité mais dès qu’il dépasse la source... il lui faut un guide sûr pour ne
pas passer sans s’en apercevoir... au territoire syrien”.[50]
Il est d’ailleurs certain que le mouvement de va-et-vient de la population a eu
lieu et l’échange social démographique est toujours constatable et actuel.
La région devait être habitée par des Araméens comme d’ailleurs toute la
Syrie et le Liban des premiers siècles chrétiens.” Les Araméens qui portèrent
le nom de syriaques après leur christianisation, forment le fond de la
population antique du Mont Liban, ses habitants depuis les anciens temps sont
des Syriaques qui peuplèrent la région depuis le temps des rois syriaques”.[51]
La présence des Syriaques n’annule pas la coexistence d’autres communautés à
leurs côtés. Les deux premiers siècles ont vu la domination ituréenne,[52]
tribus arabes ou araméennes qui étendirent leur domination sur la Béqa’a et le
littoral tripolitain sous le sceptre impérial romain; pourtant les Araméens ont
imposé leurs langue et culture, aux nouveaux venus, et, devenue une seule
communauté toute la population s’est aramisée et Hitti d’ajouter: ”tous les
Syriens, au 1er s., sont devenus Sémites, parlant une même langue,
l’Araméen...”[53]
La population syrienne passa au christianisme et de petits groupes
dispersés et rares au début, le christianisme, surtout à partir de la première
moitié du 4ème siècle, fit tache d’huile. Au 5ème siècle les moines de st Maron
nous dit l’histoire[54]
sous la conduite de Ibrahim de Cyr, évangélisèrent le centre du Liban ainsi que
ceux de st Siméon ont porté l’Evangile aux araméens du nord. Jean Lassus, dans
“Sanctuaires chrétiens de Syrie”, ne manque pas de rappeler les expéditions de
st Jean Chrysostome dans le Liban, celles de Markilles l’évêque d’Apamée,
Cyrille de Baalbek,... tous ceux-ci engagés dans une lutte acharnée contre le
paganisme enraciné encore dans la Montagne.[55]
Le christianisme s’était répandu dans le Cobiath comme partout ailleurs dans le voisinage.” Non seulement le p