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LES ORIGINES EREMITIQUES ET ORIENTALES

DE L’ORDRE DU CARMEL

LES ORIGINES EREMITIQUES ET ORIENTALES

DE L’ORDRE DU CARMEL.

Par Hélène Perot, Carmélite déchaussée

Nous lui adressons nos remerciements les plus sincères

INDEX GENERAL

INTRODUCTION

Chap.I. HISTOIRE ET MYTHOLOGIE

A.   HISTOIRE

B.    MYTHOLOGIE

Chap.II. LA TRADITION MYSTIQUE DU CARMEL

A. LIEE AU BERCEAU DE L'ORDRE

1.      LA TRADITION ELIANIQUE BIBLIQUE

2.      ELIE ET LA TRADITION JUIVe

3.      ELIE CHEZ LES PERES DE L'EGLISE

B. DANS LES TEXTES ET LA LITURGIE

1. DANS LES TEXTES

1.      LA REGLE

2.      L'INSTITUTION DES PREMIERS MOINES

3.      LA REFORME THERESIENNE

4.      REGARDEZ ELIE, VOUS VERREZ MARIE

2. DANS LA LITURGIE

Chap. III. ORIGINES EREMITIQUES ET ORIENTALES DE L'ORDRE DU CARMEL

A. LE CARMEL ET L'EREMITISME

1.      L'EREMITISME EN OCCIDENT AU XII° SIECLE

2.      L'EREMITISME EN ORIENT AU XII SIECLE

3.      L'EREMITISME AU CARMEL

B. LE CARMEL ET L'ORIENT

1.      QUEL SENS DONNER A LA LEGENDE DE LA SUCCESSION HEREDITAIRE

2.      LE CARMEL, UN PONT ENTRE L'ORIENT ET L'OCCIDENT

3.      LE CARMEL ET ISRAËL

CONCLUSION

INTRODUCTION.


 

"Tu retireras ainsi beaucoup de profit à saisir les principes spirituels de ta profession, et tu en vivras les préceptes avec plus d'amour, quand tu en connaîtras sa forme première et la grandeur de ses fondateurs".

(L'Institution, chap.I).

Il est naturel pour l'esprit humain de se référer constamment à ses propres origines: de façon plus ou moins consciente, chaque homme sait que, dans son principe, est contenu, de quelque façon, son destin. De même la "personne institutionnelle" s'incarne de manière historique dans une certaine structure et trouve ainsi sa place dans l'Eglise. Le Concile Vatican II a réaffirmé cette vérité et a invité tous les croyants à redécouvrir leur propre foi, afin que "le trésor de la Révélation confié à l'Eglise comble toujours davantage le coeur des hommes" (Constitution Dei Verbum, in Concile oeucuménique Vatican II, Le Centurion, Paris 1967, 26, p.145). De la même façon, il a été demandé à chaque institut religieux de retrouver le charisme de son fondateur, et l'inspiration des adaptations dont il a été l'objet au cours du temps: "Le bien même de l'Eglise demande que les instituts aient leur caractère et leur fonction propres. C'est pourquoi on mettra en pleine lumière et on maintiendra fidèlement l'esprit des fondateurs, et leurs intentions spécifiques de même que les saines traditions, l'ensemble constituant le patrimoine de chaque institut"(Décret Perfectae caritatis, op. cit.. 2b et c, p. 473). Et encore: "Tout institut doit communier à la vie de l'Eglise et, tenant compte de son caractère propre, faire siennes et favoriser de tout son pouvoir ses initiatives et ses intentions”.

L'Ordre du Carmel est né sur le mont Carmel en Galilée à la fin du XII° siècle, les premiers frères étant des anciens croisés demeurés en "Terre Sainte" et vivant en ermites dans des grottes. La structuration institutionnelle s'est édifiée de manière très progressive avec, pour toile de fond en Occident, un monde en radicale transformation sur tout les plans et dans tous les domaines, période de l'histoire du Moyen-âge que l'on nomme "Le Grand Réveil". Le Moyen-Orient est la scène sur laquelle vient se jouer, sorte d'épiphénomène de la crise occidentale, le drame étrange des croisades. Cette sequela Christi opère d'une certaine manière une synthèse provisoire et discutable des vertus laïques et religieuses de l'époque. Nos ermites ont découvert en Orient le chemin de la véritable sequela, celle qui ne présente pas le danger d'une contamination idéologique. Mais du fait des différentes invasions ils devront, petit à petit, regagner les pays d'Europe dont ils étaient originaires: c'est dans le contexte de la restructuration de la vie religieuse en Occident que le Carmel va être entraîné dans le sillage des Ordres Mendiants, Ordres qui naissent et croissent rapidement, suscités par les besoins de l'époque.

Ceux qui côtoient les Carmes peuvent éprouver quelques difficultés à voir en eux des ermites. Eux-mêmes ont traversé à différentes époques de véritables crises d'identité liées à leur double vocation, tiraillés entre une orientation apostolique en rapport avec leur statut d'Ordre Mendiant, et la nostalgie de leurs origines érémitiques. En ce qui concerne les Carmélites le public les regarde comme des contemplatives comme les autres, avec peut-être un accent ascétique plus marqué. Elles-mêmes n'ont certainement pas toujours conscience de leurs origines érémitiques, cette conscience dépendant beaucoup de l'histoire du Carmel dans chaque pays.

Quant aux origines orientales, les Carmes n'ont pas cessé de s'en réclamer, revendication soutenue par une légende qui s'est élaborée progressivement depuis la fin du XIII° siècle et que la critique historique s'est employée à combattre. C'est seulement depuis le deuxième tiers du XX° siècle que la légende est laissée de côté, mais cette revendication est toujours présente et s'affirme dans le discours comme "intuition profonde ».

Dans ce travail nous ne nous tournerons pas vers les origines de l'Ordre pour une étude archéologique, ni même pour tenter d'en préciser l'histoire, qui reste floue et mêlée de légende, laissant ce travail aux historiens. Le but de notre recherche est davantage de sonder la double revendication du Carmel au sujet de ses origines, afin de tenter de faire jaillir à partir de là une vitalité nouvelle pour sa tradition spirituelle. Après avoir rapporté, dans un premier chapitre, la "tradition historique" du Carmel, histoire et légende, nous présenterons dans un deuxième temps les différentes traditions des Pères du Carmel: bibliques, exégétiques juives et patristiques, ainsi que la tradition mystique du Carmel lui-même. Enfin, à partir des hypothèses de travail que nous aurons pu dégager et riche des matériaux recueillis, nous reviendrons, dans une troisième partie, à notre sujet lui-même: l'érémitisme et l'Orient.


Chap. I.

HISTOIRE ET MYTHOLOGIE.

A.HISTOIRE :

C'est vers la fin du XIIème siècle que le Carmel entre dans l'histoire, à l'époque de la Troisième Croisade: des Occidentaux choisissent de ne pas rentrer chez eux et de se retirer sur le Mont Carmel, afin d'y mener la vie érémitique dans les grottes voisines de la fontaine d'Elie, au lieu appelé aujourd'hui wadi Ein es-Siah.

Le premier témoignage certain sur ces ermites latins nous est donné par Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d'Acre au début du XIII° siècle, dans son Historia Orientalis: ( JACQUES DE VITRY, Historia orientalis, in Gesta Dei per Francos,  Hanover, 1611, trad. In Les plus vieux textes du Carmel (PVT), p. 59-61).

"Dès ce moment, l'Eglise d'Orient commença à reverdir et à fleurir; le culte de la religion se répandit dans les contrées orientales et la vigne du Seigneur poussa de nouveaux bourgeons. Par là on voyait s'accomplir en elle ce qui a été écrit dans le Cantique des Cantiques: "l'hiver est passé, les pluies se sont dissipées et ont cessé; les fleurs paraissent sur notre terre; le temps de tailler les arbres est venu"...Des hommes saints renonçant au siècle, entraînés par des sentiments et des désirs divers, et tout embrasés du zèle de la religion, choisissant  à leur gré les lieux les plus convenables pour l'accomplissement de leur projet et pour leur vie de dévotion. Les uns guidés plus particulièrement par l'exemple du Seigneur, préféraient ce désert tant désirable, dans lequel Notre Seigneur, après son baptême, jeûna en solitaire pendant quarante jours et qu'on appelle pour cela la Quarantaine...D'autres, en exemple de cet homme saint et solitaire, le prophète Elie, vivaient solitaires sur le Mont Carmel et principalement dans cette portion de la montagne qui domine la ville de Porphyrie, aujourd'hui appelée Caïpha, auprès de la fontaine d'Elie, non loin du monastère de la bienheureuse vierge Marguerite, habitant dans le rocher de petites cellules, et tels que les abeilles du Seigneur, faisant un miel d'une douceur toute spirituelle." .

Un texte qui est un récit de voyage écrit à la même époque (Les chemins et les pèlerinage de la Terre sainte, 1 rédaction : Ms Vaticanus 3136, XVI siècle, in-8, fol.19 à 25, trad. In PVT p. 61) rapporte que "...sur la côte de cette même montagne (du Carmel) se trouve un lieu très beau et délicieux habitent les ermites latins que l'on appelle frères du Carmel il y a une très belle petite église de Notre-Dame" .

Ces témoignages de visiteurs permettent à l'histoire de l'Ordre de commencer à s'ébaucher, puisque les ermites, eux, n'ont pas écrit, se contentant de vivre.

Un autre texte du début du XIII° siècle revêt un intérêt tout particulier puisqu'il s'agit de la formula vitae que se sont donnée les ermites que nous venons de mettre en scène. Après avoir vécu quelques temps en s'appuyant sur les antiques traditions existant dans le wadi (lit de torrent), se sentant assez forts pour s'organiser de façon durable, ils demandèrent une règle de vie au patriarche de Jérusalem Albert de Verceil, aux alentours de 1210. Brièveté, équilibre et densité caractérisent ce texte que nous rapportons en page 7 et suivantes. Tissée de citations scripturaires, cette formule de vie transmet une sagesse profonde et les siècles n'ont altéré en rien sa vitalité. Cette règle de vie, élevée au rang de Règle en 1226, sera observée pendant presque un siècle dans le lieu même du berceau de l'Ordre. Elle marque le début de l'histoire proprement dite de ce qui deviendra l'Ordre des Carmes.

En 1215, en effet, le IV° concile du Latran va interdire les nouvelles fondations, à moins qu'elles veuillent bien assumer une règle déjà approuvée par l'Eglise (décret Ne nimium religionum diversitas). Les frères du Carmel s'adressèrent alors à Honorius III, le priant de leur accorder une confirmation officielle. Le pape répondit en 1226 par une Bulle, en ces termes:

"Nous vous enjoignons, à vous et à vos successeurs, pour la rémission de vos péchés, de garder autant que vous pourrez, avec l'aide de Dieu, la Règle qui vous a été donnée par le patriarche de Jérusalem, de bonne mémoire, et que vous dites humblement avoir reçue avant le Concile général".

L'approbation d'Honorius III ne met pas les ermites à l'abri d'attaques, de la part des prélats par exemple, car leur situation n'est pas comparable à celle des ordres monastiques et canoniques. Aussi ne faut-il pas s'étonner, remarque C. Cicconnetti(La regola del Carmelo, p.150-151) si, peu de temps après, ils durent avoir recours à Grégoire IX. Celui-ci répond par trois lettres datées des 5, 6 et 9 Avril 1229. La deuxième lettre confirme à nouveau la Règle et lui apporte une première modification: elle décrète que la pauvreté évangélique doit être observée non seulement par chacun des frères en particulier mais encore par l'ensemble des communautés, interdisant de posséder "lieux, propriétés, maisons ou rentes" en un mot: tout bien procurant des revenus. Ce texte sépare les frères du Carmel des Ordres monastiques plus anciens -tels que les Chartreux qui conservaient le droit de posséder des revenus- pour les orienter déjà vers l'état des Ordres Mendiants. Il faut souligner que la lettre n'a pas confirmé un Ordre mais une Règle, ainsi que le lieu où celle-ci est observée: Ad haec etiam regulam approbatam...apostolica auctoritate confirmamus. (...) et in eodem loco perpetuis temporibus praecepimus observari. Dans la mesure où le lieu est confirmé, commente Cicconnetti, la Règle pourra être observée dans d'autres lieux issus du premier ermitage. La première lettre n'est pas sans intérêt car elle nous permet de savoir que les ermites, au moins pour certains d'entre eux, sont prêtres: en effet elle confère au Prieur la puissance, déléguée du siège apostolique, d'excommunier les ermites qui abandonneraient le Mont Carmel et l'obéissance au Prieur: en particulier serait excommunié le moine qui oserait celebrare divina dans cette situation "apostasique".

Juridiquement l'avenir est assuré; cependant, dès 1237, la situation politique s'aggrave en Palestine et les incursions des Sarrasins se font de plus en plus menaçantes. En 1238 les Sarrasins massacrèrent ou réduisirent en esclavage de nombreux chrétiens et il y eut un certain affolement sur le Carmel: la question fut débattue en chapitre et il fut décidé que ceux qui le désireraient pourraient retourner dans leur pays d'origine pour fonder des monastères en terre occidentale.

Une première fondation avait vu le jour dès avant ces évènements, en 1235, à Valenciennes en Flandres -c'est en tout cas la première fondation en Europe incontestable selon l'histoire. Mais en 1238 c'est le transfert de l'Ordre qui commence: à Chypre et Messine d'abord, puis en 1244 au désert des Aygalades près de Marseille. En 1249 des frères venus de Sicile fondent en Toscane: Pise, puis Sienne et Florence. Des princes et des rois avaient admiré les ermites du Carmel en Terre Sainte et décidèrent de les attirer dans leur pays: des chevaliers anglais de la suite de Richard de Cornouailles ramenèrent quelques ermites qui fondèrent en 1242 les couvents d'Hulne et Aylesford. En 1254, Saint Louis obtint du Prieur du Mont Carmel six frères qui le suivirent à Paris et qu'il installa à Charenton. Auparavant, en 1250, un couvent avait été fondé à Cologne en Allemagne, peut-être par l'Angleterre.

L'implantation de l'Ordre en Occident rencontra de graves obstacles, souvent les frères étaient mal reçus, les curés et les petits dignitaires locaux leur rendaient la vie impossible par des interdictions de toutes sortes. Une autre difficulté d'ordre extérieur leur venait de leur habit quelque peu extraordinaire qui faisait d'eux un objet de plaisanterie de la part du peuple. On les surnommait "frères barrés" à cause de leur manteau formé de sept bandes perpendiculaires, trois brunes et quatre blanches (il existe encore à Paris une "rue des Barres").

Une difficulté plus structurelle et plus fondamentale provenait du fait que les frères menaient en Europe la vie purement contemplative et érémitique qui était la leur en Palestine. Et, leur Règle ne leur permettant pas la propriété terrienne qui leur aurait procuré des revenus, ils tombaient, alors, dans la misère. Habitant dans les déserts comme le voulait la Règle et ne participant pas à l'apostolat, les fidèles ne songeaient pas à faire vivre des moines qui ne leur étaient d'aucune utilité "tangible". Une certaine adaptation de l'Ordre aux données extérieures s'avérait nécessaire s'il voulait subsister en Europe.

Un chapitre général eut lieu à Aleysford en 1247, probablement le premier qui se tint en Europe, qui se préoccupa de "donner à l'Ordre une structure qui assurerait la réalisation de l'idéal carmélitain au sein de la société européenne"(Phrase rapportée dans la lettre Quae honoram conditoris…dont il sera question plus bas). La décision très importante de ce chapitre fut d'envoyer deux frères à Innocent IV, qui résidait alors à Lyon, pour lui demander une "adaptation et mitigation" de la Règle primitive de Saint Albert. Le Pape chargea deux Dominicains, le cardinal Hugues de Sainte Sabine et Guillaume, évêque d'Antarado, de cette tâche: ainsi fut fixé le texte définitif tel qu'on peut le lire aujourd'hui. Le Pape confirma cette Règle adaptée par la lettre Quae honorem conditoris adressée "au prieur et aux frères ermites du Mont Carmel", le 1° Octobre 1247. La Règle reste substantiellement la même, mais il sera possible aux Carmes d'habiter dans les villes, et l'accent est mis sur la vie cénobitique.

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Voici le texte amendé de la Règle (le texte en italique correspond aux amendements introduits en 1247 par Innocent IV. Entre parenthèses les variantes ajoutées au XVII siècle) :

Albert par la grâce de Dieu Patriarche de l'Eglise de Jérusalem, à ses chers fils dans le Christ, B.(Brocard) et autres frères ermites, qui vivent sous son obéissance, au Mont Carmel, près de la source (d'Elie), salut dans le Seigneur et bénédiction du Saint-Esprit.

Bien souvent et de bien des manières, les Saints Pères ont réglé comment chacun, en quelque'ordre qu'il se trouve ou quel que soit le genre de vie religieuse choisie par lui, doit vivre dans la dépendance de Jésus- Christ, et le servir fidèlement avec un coeur et une conscience purs (avec un coeur pur et une bonne conscience).

Cependant puisque vous nous demandez de vous donner conformément à votre dessein (propositum) une règle de vie que vous deviez garder dans l'avenir:

Chap. 1. Nous vous ordonnons tout d'abord d'avoir un Prieur qui devra être choisi parmi vous, et qui sera élu à cette charge au consentement unanime des frères (de tous) ou à la majorité des plus dignes. Tous les autres lui promettront obéissance, et après l'avoir promise s'appliqueront à la garder en vérité par leurs oeuvres, ainsi que

la chasteté et le renoncement à toute propriété.

Vous habiterez dans les déserts et là aussi où l'on vous offrira des emplacements qui se prêtent à l'observance de votre Religion, pour autant que le Prieur et les frères le jugeront à propos.

Chap. II. En outre suivant la disposition des lieux que vous avez résolu d'habiter, chacun d'entre vous aura une cellule séparée, conformément à l'assignation qui en sera faite par le Prieur lui-même, avec l'assentiment des autres frères (ou des plus dignes d'entre eux).

Néanmoins vous prendrez dans un réfectoire commun la nourriture qu'on vous aura donnée, écoutant ensemble la lecture de quelque passage de la Sainte Ecriture, lorsque cela pourra se faire commodément.

Chap. III. Il ne sera permis à aucun des frères, si ce n'est du consentement du Prieur en charge, de prendre une autre cellule que celle qui lui aura été assignée ou d'en changer avec un autre.

Chap. IV. La cellule du Prieur devra se trouver près de l'entrée des lieux d'habitation, afin qu'il soit le premier à venir à la rencontre des visiteurs : et que tout ce qu'il y aura à faire ensuite s'exécute suivant sa décision et ses dispositions.

Chap. V. Que chacun demeure seul dans sa cellule ou auprès d'elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière à moins qu'il ne soit légitimement occupé à autre chose.

Chap. VI. Ceux qui savent lire les psaumes, les diront aux différentes heures, conformément à la disposition faite pour chacune par les règles des Saints Pères et la coutume approuvée de l'Eglise -ceux qui savent dire les heures canoniales avec les clercs, les réciteront suivant les règles...

Ceux qui ne le savent pas diront pour Matines vingt cinq Pater excepté le Dimanche et les jours de fêtes solennelles, aux Matines desquelles nous prescrivons que ce nombre soit doublé, en sorte qu'ils en récitent cinquante. La même prière sera dite sept fois pour Laudes, et sept fois également pour chacune des autres heures, à l'exception des Vêpres pour lesquels vous devrez la dire quinze fois.

Chap.VII. Qu'aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient en propre, mais que toutes choses soient communes à tous et que celles qui auront été données par le Seigneur soient distribuées à chacun par la main du Prieur, c'est à dire que l'homme qu'il aura chargé de ce soin selon les besoins de chacun et compte tenu de l'âge et des nécessités particulières, de telle sorte cependant que chacun, comme il a été dit plus haut, reste dans la cellule qui lui aura été assignée et y vive seul de ce qu'il aura reçu dans la distribution. Dans la mesure où la nécessité l'exigera, vous pourrez cependant avoir des ânes ou des mulets et quelques animaux et volailles pour votre nourriture.

Chap.VIII. Un oratoire sera construit aussi commodément que possible au milieu des cellules; et vous devrez vous y réunir chaque matin pour entendre les solennités de la messe (Le rite du Saint-Sépulcre que suivaient les frères était en effet solennel. Ils le conserveront jusqu'au XVl° siècle) lorsque cela pourra se faire commodément.

Chap.IX. En outre les Dimanche ou d'autres jours, lorsque ce sera nécessaire, vous vous entretiendrez de la garde de l'Ordre et du Salut des âmes; en ce même temps, on procèdera avec charité à la correction des fautes et manquements qu'on aurait pu remarquer chez l'un ou l'autre frère.

Chap. X. Vous jeûnerez tous les jours, Dimanches exceptés, de la fête de l'exaltation de la Sainte-Croix jusqu'au jour de la Résurrection du Seigneur, à moins que la maladie, ou la faiblesse du corps, ou quelqu'autre juste motif n'engage à rompre le jeûne, car la nécessité n'a point de loi.

Chap.XI. Vous vous abstiendrez toujours de manger de la viande, a moins qu’on ne doive en prendre comme remède à la maladie ou à une trop grande faiblesse. Mais parce qu’en voyage vous êtes souvent obligés de mendier, pour ne pas être à charge à vos hôtes, vous pourrez hors de vos maisons prendre des mets cuits avec la viande ; et sur mer il vous sera permis de faire usage de viande.

Chap.XIII. Mais comme par-dessus tout la vie de l’homme sur terre est une tentation- un temps de service- et que ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffrent persécution, et comme aussi votre adversaire le diable tourne autour de vous cherchant une proie à dévorer, mettez tout votre zèle et tous vos soins à vous revêtir de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches de l’ennemi.

Ceignez vos reins de la ceinture de la chasteté. Fortifiez votre cœur de saintes pensées, car il est écrit : la pensée sainte te gardera. Revêtez la cuirasse de la justice, en sorte que vous aimiez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toute votre force, et votre prochain comme vous-même. Prenez en toute chose le bouclier de la Foi qui vous permettra d’éteindre tous les traits enflammés du Malin car, sans la Foi, il est impossible de plaire à Dieu, et notre victoire, c’est notre Foi.

Couvrez-vous aussi la tête du casque du salut, en sorte que vous n’attendiez celui-ci que du seul Sauveur qui délivre son peuple de ses péchés. Que le glaive de l’Esprit qui est la Parole de Dieu habite avec plénitude dans votre bouche et dans vos cœurs, et que tout ce que vous avez à faire soit fait selon la Parole du Seigneur.

Chap. XIII. Vous devez vous livrer à quelque travail, afin que le diable vous trouve toujours occupés, et que votre oisiveté ne lui donne pas accès à vos âmes. Vous avez en ceci l’enseignement aussi bien que l’exemple de l’apôtre Saint Paul par la bouche duquel parlait le Christ, et qui a été établi par Dieu Prédicateur et Docteur des nations dans la Foi et la Vérité : si vous le suivez (tous les jours), vous ne pourrez pas vous égarer. C’est dans le labeur, dit-il, et dans la fatigue que nous avons été au milieu de vous, travaillant nuit et jour pour n’être à charge à personne. Ce n’est pas que nous n’en eussions le droit, mais c’était afin de vous donner en nous-même un exemple à imiter. Car lorsque nous étions auprès de vous, nous déclarions que si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger. Nous avons appris en effet qu’il y en a parmi vous qui errent dans l’inquiétude et l’oisiveté. A ces gens là nous ordonnons donc, et nous les conjurons par le Seigneur Jésus-Christ de travailler dans le silence et de manger un pain qui leur appartienne. Telle est la voie sainte et bonne : suivez-la.

Chap. XIV. L’apôtre  nous recommande le silence lorsqu’il nous ordonne de travailler en le gardant. Et le Prophète témoigne également que le silence est l’observation de la justice ; et ailleurs : dans le silence et l’espérance sera votre force.

C’est pourquoi nous vous prescrivons de garder le silence depuis Vêpres jusqu’à Tierce du jour suivant, à moins qu’on ne l’interrompe par nécessité, ou pour une cause raisonnable, ou encore par une permission du Prieur- de la fin de complies jusqu’à Prime du jour suivant. 

Pour le reste du temps, bien que ce silence n’ait pas à être gardé aussi rigoureusement, vous éviterez cependant avec grand soin de parler beaucoup. Car, ainsi qu’il est écrit et ne l’enseigne pas moins l’expérience : l’abondance des paroles ne a pas sans péché et celui qui parle inconsidérément en épreuve les effets malheureux ; ou encore celui qui multiplie les paroles blesse son âme. Le Seigneur dit également dans l’Evangile : de toutes paroles oiseuses qu’ils auront dites, les hommes rendront compte au jour du jugement. Que chacun pèse donc ses paroles et ajoute un frein à sa bouche de peur que sa langue ne le fasse glisser et tomber et que sa chute ne soit incurable et mortelle. Qu’il veille avec le Prophète sur ses voies pour ne point pécher par la langue, et qu’il s’applique avec diligence et précaution à garder le silence dans lequel se trouve l’observation de la justice.

Chap.XV. Pour vous frère B. et quiconque sera établi Prieur après vous, ayez toujours présent à l'esprit et observez dans votre conduite ce que le Seigneur dit dans l’Evangile : quiconque voudra être le premier d'entre vous sera votre esclave.

Chap. XVI. Et vous autres frères, honorez, pour votre part, humblement votre Prieur, considérant plutôt que lui-même le Christ qui l'a mis au dessus de vous et qui a dit au chef des Eglises : « Qui vous écoute m'écoute et qui vous méprise me méprise »; afin que vous ne soyez pas appelés en jugement pour l'avoir méprisé, mais que vous méritiez par votre obéissance la récompense de la vie éternelle.

Nous vous avons brièvement écrit ces choses pour vous fixer la règle de vie que vous devez suivre. Si quelqu'un fait davantage, le Seigneur lui-même le lui rendra, quand il reviendra. Qu'il garde cependant la discrétion qui est la modératrice des vertus.

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Comme le Chapitre Général l'a demandé, les remaniements du texte de la Règle touchent à deux registres : celui de l'amendement et celui de la mitigation. La mitigation a pour but d'adoucir un régime un peu trop ascétique et d'éviter ainsi les transfuges vers d'autres Ordres - phénomène qui devenait très inquiétant dans l'Ordre à cause de son importance grandissante. Les remaniements proprement dits nous intéressent davantage : dans le texte d'Albert, la Règle est nettement érémitique, les cellules sont séparées, les repas pris individuellement, la prière de l'office divin est solitaire. A l'étape suivante, sans renoncer à l'inspiration érémitique originelle, on introduit des éléments nouveaux d'ordre cénobitique : récitation en commun de l'Office divin, réfection en commun, possession en commun de certains animaux pour la subsistance; les fondations sont autorisées ailleurs que dans les lieux déserts.

Les corrections ne touchent pas la structure des lieux de vie et rien n'est dit en ce qui concerne l'apostolat. Le texte ne connaîtra plus de modifications ni d'ajouts après ceux que nous donnons entre parenthèses et qui datent du XVII° siècle. Les mitigations de 1432(Bulle d’Eugène IV : Romani Pontificis providentia) s'ajoutent au texte de la Règle, sans modifier la rédaction de la Règle elle-même.

- Panorama de la réalité religieuse au XII° siècle:

Pour permettre de comprendre mieux la situation de nos ermites à leur arrivée en Occident il est nécessaire de donner un panorama de la réalité religieuse occidentale au XII° siècle, et du grand réveil qui va s'opérer au XIII° siècle dans tous les domaines de la vie, sociale, politique et religieuse.

Le système féodal, s'il ne disparaît pas, entre en crise du fait d'une modification importante des forces sociales : la poussée Démographique entraîne une modification des techniques de production, ce dont vont d'abord bénéficier les campagnes. Les populations les plus exploitées peuvent gagner les villes et se placer sous la protection de l'évêque. Les villes reprennent une fonction importante, les seigneurs vassaux peuvent y échapper à la toute puissance des feudataires. Aucun décret ne peut arrêter l'hémorragie des populations vers les villes. Les grandes abbayes sont touchées par ces remaniements sociaux car elles manquent de la main-d'oeuvre nécessaire pour l'exploitation de leurs terres, très étendues souvent.

L'Eglise vit alors les souffrances et la joie de l'accouchement d'un monde chrétien élargi aux pays du Nord de l'Europe tandis que les populations du vieil empire romain sont à la recherche d'un christianisme plus proche de l'Evangile. On assiste alors à une perte du pouvoir d'attraction des formes officielles de vie religieuse et, de plus en plus, des hommes et des femmes adoptent le régime pénitentiel ascétique canonique que l'Eglise imposait aux pécheurs publics pour leur réconciliation. Comme les moines ils quittaient alors le monde de façon temporaire ou définitive et endossaient l'habit religieux sans autre formalité que d'assumer désormais les obligations de l'état canonique de pénitent. Arrivés en Europe nos frères du Mont Carmel entraient dans cette catégorie de religieux, et beaucoup de leurs difficultés vinrent certainement de là, car leur statut (prêtres ou laïcs ?) devait poser question.

Progressivement le monachisme était devenu la seule forme de vie ascétique régulièrement organisée dans l'Eglise : à partir du IX° siècle la Règle de Saint Benoît émerge petit à petit parmi les autres Règles (de Saint Pacôme, Saint Basile, Saint Césaire, Saint Colomban) jusqu'à coïncider avec "l'Ordre monastique". La variété entre les Ordres n'était plus inscrite que dans les Constitutions de chacun d'entre eux. Le mouvement de "vie apostolique" suscité par la Réforme Grégorienne relance l'idéal communautaire jusque chez les clercs qui, pour n'avoir rien à envier aux moines, vont adopter la Règle de Saint Augustin. Ainsi existe au XII° siècle un double état canonique: l'Ordre des moines sous la Règle de Saint Benoît et l'Ordre des Chanoines Réguliers sous la Règle de Saint Augustin.

Deux courants apparemment opposés vont alors s'affirmer, le premier vers l'érémitisme, le deuxième vers la vie à l'imitation des apôtres. Dès la fin du XI° siècle le souvenir de l'Egypte du IV° siècle s'est ravivé et la vie érémitique est devenue un idéal en ce temps où l'appel à une solitude effective se fait sentir davantage. Saint Bernard, dans son aspiration à un monachisme plus ascétique et à une vie plus solitaire, quitte son abbaye bénédictine et sera à l'origine du réveil cistercien. Epris d'une volonté de pénitence et de pauvreté, des hommes et des femmes se retirent dans des lieux "affreux", forêts, grottes, gorges, îles, pour expier leurs péchés.

La naissance de l'Ordre du Carmel s'inscrit dans ce contexte.

A l'autre pôle de l'aspiration érémitique, une autre forme de vie religieuse apparaît avec les Ordres Mendiants: Franciscains et Dominicains se différencient des Ordres religieux traditionnels en choisissant la pauvreté évangélique. Comme les mouvements de pénitents et pèlerins ils vivent d'aumônes, ne possédant que leurs maisons d'habitation. Mais au lieu de se consacrer à faire leur propre salut comme faisaient tous ceux qui quittaient le monde à cette époque, ils vont se vouer à l'apostolat et s'installer dans les villes. Ce faisant ils vont rencontrer l'opposition des évêques et des clercs séculiers sur les droits desquels ils empiètent. Mais les papes vont accorder de nombreux privilèges à ces Ordres nouveaux davantage adaptés aux nécessités du temps, jusqu'à les exempter de la juridiction des évêques en matière de prédication et de confession. La popularité des Mendiants crût très rapidement auprès du peuple, ce qui facilita leur expansion malgré les oppositions rencontrées au niveau de l'Eglise locale. En 1216, la Bulle Religiosam vitam attribue aux dominicains la Règle de Saint Augustin, choisie par Dominique. C'est à la suite des Ordres Mendiants, en pleine extension lors de l'arrivée des frères en Occident, que va être entraîné le Carmel, plus ou moins malgré lui.

- La tradition monachique et le concept de Règle :

Après une longue expérience, en Palestine d'abord, puis en Basse-Egypte ensuite, Cassien organisera dans les Gaules un type de monachisme dans la tradition des Pères du Désert, différent du monachisme latin qui existait déjà en ces lieux. Celui-ci était suspect de comporter des éléments ajoutés ou retranchés par les fondateurs de monastère et de "n'être pas établi par une très ancienne constitution selon le type fixé par les anciens" (Institutions, Préface de Cassian, p.31). Cassien propose en quelque sorte une réforme de ces monastères "car, dit-il, je ne vois absolument pas qu'une fondation récente ait pu trouver dans les régions occidentales des Gaules quelque chose de plus raisonnable et de plus parfait que ces institutions selon lesquelles demeurent jusqu'à nous depuis le début de la prédication apostolique les monastères fondés par les Pères saints et spirituels". Une tradition qui s'autorise des apôtres, et de saint Paul notamment comme initiateur du monachisme, revêt déjà un caractère normatif. Cassien passe sous silence les oeuvres de Sulpice Sévère (Vita Martini (397) et Dialogi (404)) et le genre de vie cénobitique organisé par Augustin à Hippone.

Lorsque Cassien écrit ses Institutions Cénobitiques, Saint Basile a déjà diffusé les Regulae fusius et brevius tractatae (PG 31,889-1035), et les Règles de saint Pâchome ont été traduites en latin par saint Jérôme. Cependant une transmission directe des réalités de la vie monastique par celui qui les a éprouvées est nécessaire car elles "ne peuvent être perçues ou comprises que par celui qui aura peiné pour les saisir avec une égale application" (Op. cit., Préface p. 27). La transmission directe est inhérente à la forme de tradition qui se réfère aux apôtres. Le monachisme occidental, comme le monachisme oriental, peut donc revendiquer l'héritage de la tradition des Pères du Désert.

Le concept de Règle encore au Moyen-âge n'est pas appliqué à une législation approuvée par le pape (C. CICCONETTI, Op. cit.,p.55-56): il s'agit davantage de collections de préceptes, ou d'un modèle d'ordonnances éprouvé, ou encore de dispositions propices à un mode de vie religieux qui ont été mises à l'épreuve du temps, provenant des IV° et V° siècles du monachisme. Une autorité spéciale de loi universelle, immuable, est attribuée à cette tradition "des Pères" reçue et approuvée par les conciles généraux ou particuliers, comme normative de la vie religieuse. A partir de là, tout ce qui apparaîtra comme "nouveauté" dans la vie religieuse sera suspecté de vouloir se soustraire à l'autorité des Pères en étant à soi-même sa propre loi, avec le risque de n'avoir pas l'assurance de la vérité et du salut: il en est ainsi pour les règles particulières appelées "formules de vie" ou "dessein de conversion" (propositum conversionis , expressions qui n'indiquent pas toujours clairement s'il s'agit d'un état de vie différent de l'état de laïc.

Aussi, pour préserver la tradition des Pères et face à la grande efflorescence de mouvements religieux, le quatrième concile du Latran va vouloir endiguer le phénomène en promulguant le décret selon lequel les différentes formes de vie religieuse devront se référer à l'une des deux Règles en vigueur: Règle de saint Benoît ou Règle de saint Augustin.

Les deux Dominicains, désignés en 1247 pour le remaniement de la Règle, ont respecté son esprit; ils ont attiré l'Ordre dans le sillage des Ordres Mendiants et on pourrait leur reprocher de ne pas l'avoir plutôt rapproché de la Chartreuse par exemple, née en 1084, ce qui lui aurait peut-être évité, ultérieurement, les tiraillements permanents entre la vie apostolique et l'érémitisme dont nous parlerons au troisième chapitre. Cependant un premier mouvement vers les Ordres Mendiants avait été imprimé dès 1229 par la Bulle de Grégoire IX "ex offlcii nos tri " qui imposait déjà mendicité et pauvreté évangélique. L'influence dominicaine ne cessera pas désormais de s'exercer sur l'élaboration de la législation du Carmel. Les Constitutions du XIII° siècle sont même calquées sur celles des Prêcheurs (Monumenta histories Carmelitana. p.214.) .

-TABLEAU-

Nous proposons en ANNEXE un tableau qui permet de suivre l'évolution du Carmel jusqu'à son identification aux Ordres Mendiants, dans le sillage des Dominicains et des Franciscains.

Avant d'aborder le versant mythologique de l'histoire de l'Ordre revenons sur le Mont Carmel: bien que de nombreux frères soient rentrés en Europe il y a toujours des ermites dans le wadi, et en 1263 le pape permet même au Prieur de reconstruire "somptueusement" le couvent. Mais ce couvent là est-il resté le seul en Orient alors que se multiplient les fondations en Occident? L'histoire ne nous dit rien de précis excepté pour Saint-Jean d'Acre et Tyr, fondations qui ont pu se faire après le remaniement de la Règle puisqu'il s'agit de villes: un lieu de repliement derrière des murailles était sans doute nécessaire lorsque la campagne était parcourue par les Sarrasins. A plusieurs reprises les ermites ont dû quitter le Mont Carmel pour y revenir lorsque le danger s'éloignait. Certains auteurs affirment que le rayonnement du Mont Carmel a été très important, soit par des fondations dont la première aurait été Antioche (le Mont Noir), puis Tripoli, soit parce que les laures de Judée ou de Galilée avaient adopté la règle de vie du Carmel. Benoît Zimmerman (Carmelite Order, Catholic Encyclopedia, p.355) précise que plusieurs des couvents fondés auraient été détruits peu de temps après leur construction. Le chiffre de quinze monastères aurait été atteint à un moment donné, "quelques uns d'entre eux dans des lieux qui ne nous sont pas connus" ajoute notre auteur. Mais n'avons-nous pas déjà un pied dans la légende?

 

B. MYTHOLOGIE:

Nous avons fait l'effort, dans cette première partie, de présenter l'histoire en écartant l'aspect légendaire quand beaucoup d'auteurs, et des plus sérieux, mêlent à un moment donné, comme malgré eux, histoire et mythologie. La réalité spirituelle qui veut s'exprimer est traitée au moyen de métaphores qui, avec le temps, prennent corps et deviennent évènements, la rhétorique elle-même est prise au mot. Chaque ordre religieux possède son mythe d'origine quand bien même le fondateur est bien connu et que l'on a de nombreuses informations à son sujet; histoire et légende s'entremêlent dans l'hagiographie de ces hommes mus par l'Esprit, qui sont des modèles vivants traçant la voie à leurs fils de génération en génération.

Dans le cas du Carmel, c'est précisément l'inverse qui se produit: l'origine première de sa mythologie est à relier à l'absence d'un fondateur précis, elle semble être là pour suppléer à cette carence; en effet le berceau de l'Ordre est un lieu prestigieux par l'importance des traditions qui y prennent naissance, et le lieu de fondation va permettre de compenser largement l'absence de fondateur. Tant que l'Ordre est encore relié à son lieu d'origine, son identité ne lui pose pas de problème si bien que le nom d'Elie n'est même pas cité dans la Règle primitive. Mais il en sera autrement après 1291 avec la chute de Saint-Jean d'Acre et le massacre des derniers ermites du wadi. Venaient s'ajouter à cela les difficultés considérables rencontrées en Occident pour se faire reconnaître, la survie elle-même n'était pas assurée. La reconnaissance officielle et définitive de l'Eglise n'interviendra qu'en 1298: déjà un système de compensations à la crise d'identité avait pu s'élaborer.

On peut certainement affirmer, tout en restant dans le cadre de l'histoire, que "Les occidentaux qui s'établirent au Carmel, près de la fontaine d'Elie, au XII° siècle, afin d'y vivre en ermites, entraient dans les antiques traditions du lieu" comme le dit Anne Steinmann (Carmel Vivant, p.18). On peut encore ajouter avec elle que "Les origines historiques de l'Ordre sur le Mont Carmel (…) s'insèrent dans une longue continuité qui plonge ses racines jusque dans les temps lointains de l'Ancien Testament". Relevons cependant le mot "continuité" car c'est sur lui que vont se forger aux XIII° et XIV° siècle des traditions historiquement insoutenables qui voulurent faire remonter l'Ordre, en une «succession interrompue», jusqu'au Prophète Elie, qui aurait été son fondateur juridique. Une riche tradition patristique permettait de prendre Elie comme modèle à imiter pour le moine, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant. Mais pour les frères du Carmel sa paternité participera d'un véritable "système normatif' de légitimation, calqué sur le modèle de la "succession apostolique" qui jouera un rôle très important pour les premiers siècles de l'Eglise. Mieux encore, la succession apostolique s'inscrira à l'intérieur de la succession élianique!

Nous l'avons déjà souligné, la Règle primitive ne mentionne pas le nom d'Elie. Son approbation par le Pape Honorius III en 1226, par Grégoire III en 1229, sa modification par Innocent IV en 1247, font également silence sur Elie. Un autre texte important, l' Ignea sagitta , tait comme la Règle le nom d'Elie, chose d'autant plus surprenante que son auteur est un ancien ermite du Mont Carmel qui veut exhorter ses frères à revenir à l'idéal érémitique des débuts.

La première mention du thème élianique apparaît dans les Constitutions de 1281, qui sont les plus anciennes que l'on ait retrouvées : elles expriment d'emblée la thèse d'une "succession ininterrompue de Pères, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament", qui vécurent à la manière d'Elie et d'Elisée sur les lieux mêmes sanctifiés jadis par la présence de ces deux grands prophètes. C'est ce qu'affirme la "Première Rubrique"( Annalecta Ordinis Carmelitarum, vol. XV, 1950, p.208) de ces Constitutions dont on peut penser qu'elles reflètent les idées mêmes qui avaient été celles des premiers ermites latins du Mont Carmel: Carlo Cicconetti (Op. cit. p.89) et Elie Friedmann (The latin Hermits, p.200-201) ont tous deux cette opinion basée sur l'hypothèse que la Rubrica Prima a été composée peu de temps après la venue des premiers frères en Europe. Dans une lettre adressée en 1282 au pape Martin IV par de hauts prélats de Terre Sainte en faveur des frères du Carmel, ceux-ci écrivent que la fondation de l'Ordre en ce pays remonte à des "temps immémoriaux"(Op. Cit. p.348-349). Trés probablement ces écrits expriment d'une façon réaliste ce qui, en Palestine, était le contenu d'une tradition orale.

Insensiblement le processus va s'étendre et s'enrichir : un texte du premier quart du XIV° siècle, dont l'auteur n'est pas connu, met en relief la succession élianique et introduit le thème marial; pour affirmer la thèse de la succession ininterrompue depuis Elie, l'auteur l'appuie sur des considérations historiques. Il envisage les deux moments de cette succession : d'Elie à l'Incarnation, de l'Incarnation jusqu'à la Règle de Saint Albert. Il retrace étape par étape la seconde époque, sans négliger de donner même des dates. Ce thème ne va cesser de s'épanouir au XIV° siècle. Voici un passage de ce texte qui ne manque pas de saveur et d'intérêt:

«Que tous les chrétiens qui veulent connaître la naissance de l'Ordre des frères de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel sachent par le présent écrit qu'à partir des prophètes Elie et Elisée, dévots habitants du Carmel, de saints pères de l'Ancien Testament, réellement épris de la solitude de ce mont pour la contemplation, en vrais fi1s des prophètes, dans l'attente de la rédemption d'Israël, ont vécu là d'une manière louable jusqu'à l'Incarnation... Trente ans après l'Incarnation du Seigneur, alors que le Seigneur Jésus Christ avait été baptisé par Jean et enseignait, de nombreux frères de ce même Ordre montèrent à Jérusalem et habitèrent prés de la porte qui ensuite, selon certains était appelée la porte de la Bienheureuse Anne, afin d'entendre enseigner et voir faire des miracles celui dont les livres de leurs pères leur avaient appris qu'Il viendrait dans la chair. C'est d'eux que l'on dit dans les Actes des Apôtres: Il y avait à Jérusalem des hommes pieux...(Qualiter et quomodo et quo tempore ordo beate Marie de Monte Carmelo sumpsit exordum secondum quo apertissime dectaratur in HISTORIA HIEROSOLOMYTANA.(Cfr. Historia Orientalis de J. de Vitry.) et in SPECULO invenitur (Speculum de Vincent de Bauvais) et in CHRONICA ROMANA ( ?) in Analecta XIII, pp.71-72)

-au carrefour de l'histoire, de la tradition et de la légende:

Un texte très important dans l'Ordre du Carmel a en quelque sorte servi de carrefour entre l'histoire, la tradition et la légende: il s'agit de «L’Institution des premiers moines». Cet écrit mentionné pour la première fois en 1342, a été publié en1370 par Philippe Ribot dans «Les dix livres qui traitent de l’origine des Carmes et de leurs actes principaux». L'Institution est le premier livre de cette "compilation" et c'est le troisième livre, la «Lettre de Cyrille» qui prétend nous éclairer sur la nature du premier livre. L'auteur du troisième livre est donc Cyrille, originaire de Constantinople, prieur du Mont Carmel. Il est censé s'adresser au Prieur de l'ermitage du Mont Noir prés d'Antioche en Syrie pour lui retracer "l'évolution historique de l'Ordre des Carmes et de ses diverses Règles". Cyrille explique que l'Institution est la première Règle du Carmel, antérieure à la Règle de Saint Albert. Sa lettre se présente sous forme d'une introduction à la "Règle de Jean de Jérusalem" contenue dans le premier livre de l'Institution (qui comprend six livres) et elle veut expliquer comment s'est fait le passage de cette Règle à celle d'Albert, autrement dit le passage de l’ère grecque" à l’ère latine".

Parlerons-nous ici de tradition ou de légende pour évoquer l'importance du premier livre de l'Institution dans la mystique du Carmel, texte qui prétend combler le vide de la "succession héréditaire" en ce qui concerne la période grecque, et attribué au patriarche Jean de Jérusalem qui l'aurait, vers 412, rédigé en grec. La Lettre de Cyrille raconte qu'après avoir vécu quelque temps avec les ermites qui le considéraient comme leur "Père spirituel", les exhortant à suivre les traces de leurs anciens les "fils des prophètes", Jean fut appelé en raison de ses mérites sur le siège de Saint Jacques. Caprais, l'un des frères du Carmel, ne pouvant se consoler de son départ, lui écrivit à Jérusalem lui demandant instamment de mettre par écrit les enseignements qu'il leur prodiguait lorsqu'il vivait sur la Sainte Montagne. C'est ce que fit l'évêque Jean, résumant à grands traits l' "histoire" des ermites depuis Elie et les éléments fondamentaux de leur vocation érémitique et prophétique.

Par le moyen de cet écrit, nous entrons dans l'élaboration du mythe de la "succession héréditaire" que Ribot construit dans sa compilation. Qu'en est-il de l'Institution elle-même? Longtemps les Carmes ont considéré l'Institution comme contenant la plus ancienne tradition de l'Ordre. Il s'agit en vérité d'un texte curieux, dont l'époque de la rédaction primitive n'a jamais pu être fixé. On note seulement qu'il ne contient aucune allusion aux préoccupations du ministère apostolique si aiguës à partir de la moitié du XIII° siècle. On pense actuellement(A.STEINMANN, op. cit. p. 19) que "s'il fut certainement remanié, peut-être en majeure partie rédigé par Ribot lui-même, l'Institution n'en constitue pas moins un condensé des anciennes traditions spirituelles de l'Ordre ainsi qu'un témoignage de l'esprit du Carmel au Moyen-âge, dessinant l'idéal mystique qui demeure l'aspect essentiel de l'Ordre".

Il est frappant que la plupart des historiens contemporains de l’Ordre fassent allusion à ce texte dès les premières pages de leurs ouvrages, même si c'est pour dire qu'il est plus du côté de la légende que de l'histoire. Comment délimiter les domaines respectifs de la légende et de la tradition qui, elle, à sa manière, fait partie de l'histoire, tout au moins de l'histoire spirituelle ? "Le personnage de Jean, successeur de Saint Cyrille sur le Siège épiscopal de Jérusalem, et contemporain de Saint Jérôme, est bien connu des historiens. De même il est exact de dire qu'avant d'être évêque il avait été moine, précise Joseph Baudry (Origines orientales du Carmel, p.334), à une époque où la Palestine a connu une période de large expansion monastique (H. LECLERCQ, Palestine, DACL, col.764-765).

Sollicitant les textes en leur faveur, les Carmes en auront conclu tout simplement qu'il ne pouvait être que l'un des leurs". Nous pouvons penser que, dans la mesure où ce texte apparaît indispensable à une présentation de l'histoire spirituelle du Carmel, c'est qu'il contient la mœlle de sa tradition. Que l'on en ait fait sa première Règle laisse entendre qu'il est nécessaire à une bonne compréhension de la deuxième Règle. Que l'Institution ait été attribuée, elle aussi, à un Patriarche de Jérusalem permet de lui conférer un caractère officiel et juridique.

-La critique historique et les querelles des XVII° et XX° siècles:

A partir du XVII° siècle les historiens combattirent vigoureusement l' "histoire" de la succession ininterrompue depuis Elie en passant par les ermites orientaux, ce qui n'empêcha pas la légende de se perpétuer... et même de s'amplifier.

Nous dirons un mot de ces querelles qui vont avoir pour conséquence dans l'Ordre, non pas l'abandon de la légende mais au contraire une "rationalisation" éperdue pour tenter de consolider l'édifice qui menaçait de s'effondrer. On ne voulut pas renoncer à une intuition qui venait des profondeurs de la conscience et l'Ordre clama plus que jamais son amour filial pour Elie le prophète. La première controverse est provoquée, en 1596, par un paragraphe des Annales ecclésiastiques du Cardinal Baronius, premier essai d'une étude critique de l'antiquité chrétienne : celui-ci récuse le fait que Saint Cyrille aurait été moine sur le Carmel; de même pour Jean de Jérusalem. La deuxième controverse éclate en 1668 lors de la publication dans les Actes des Saints du Père Bolland, Jésuite, de la biographie du même Cyrille, elle va durer jusqu'en 1698: ayant eu recours à Rome pour obtenir de l'Inquisition romaine ce qu'ils avaient obtenu de l'Inquisition espagnole, c'est à dire la condamnation de quatorze volumes des Acta Sanctorum, le Pape Innocent XII interdira aux jésuites et aux Carmes d'écrire les uns contre les autres.

Pour illustrer la teneur de la querelle au début du XX° siècle, citons par exemple le Père Patrick de Saint Joseph (La nouvelle Encyclopedia Britannica,p.53-54) qui réagit à l'article "Carmélite Ordre" de la Nouvelle "Encyclopaedia Britannica" éditée en 1911:

"Peut-être que l'auteur de l'article de «l’Encyclopédia Britannica" serait étonné qu'on l'accusât d'avoir discuté l'intégrité canonique de cette Règle; sa manière de rejeter à coup de balai la tradition des Carmes, s'adressant uniquement aux "histoires à propos de l'origine de l'Ordre sérieusement propagées et crues durant les XVII° et XVIII° siècles". Mais je le répète JI n'y' a pas d'histoire ou légende à propos de notre origine; et ceux qui affirment témérairement le contraire essayent en réalité d'empêcher la connaissance de la vérité historique (...) Ecrivant dans l'année 412, il est très vrai que le patriarche Jean raconte comme des faits historiques la conversion des "Ermites du Carmel à la foi chrétienne, et la construction d'une église à la Bienheureuse Vierge Marie (...) f...Jais ce serait une altération ridicule de cette parole que d'insinuer (et sur l'autorité de qui?) que les Carmes du XVII° et XVIII° siècles" propageaient et croyaient sérieusement que Notre Dame aussi bien que les apôtres s'enrôlèrent dans l'Ordre" .

Nous voyons que l'auteur est prêt à sacrifier la partie la plus absurde de la légende (illustrée par une iconographie importante) pour en sauver un autre aspect. Il est important, pour les tenants de la «Règle de Jean", de garder cette "histoire" car c'est sur elle que repose la théorie de la succession juridique. L'auteur s'appuie sur les paroles prononcées par différents papes pour déclarer:

"Nous continuons d'accepter et de maintenir ce que nos prédécesseurs des XVII et XVIII° siècles furent autorisés  "propager et à croire", nous continuons à soutenir la vérité; historique (...)."

Et encore :"Cette tradition vitale de l'Ordre comprend nécessairement trois droits : celui d'attribuer l'origine des Cannes au Prophète Elie; celui de soutenir qu'il y eut une succession héréditaire et non interrompue depuis lui, leur véritable fondateur; et celui d'insister sur un titre et des privilèges spéciaux dont la date remonte à l'inauguration de l'lnstitution, et qui depuis un temps immémorial entrant dans le formulaire de profession en usage chez ces religieux, quand ils font leurs voeux monastiques (...)..Le mot tant critiqué d’héréditaire fut le terme employé par le pape Sixte IV quand il confirma les privilèges accordés à l'Ordre par ses prédécesseurs: "...sanctorumque Prophetarum Eliae, et Elisei...successionem hereditariam tenentes ».

La légende apparaît ici comme le lieu de passage de la tradition à l'histoire : peut entrer dans la catégorie de l'histoire la légende authentifiée par l'autorité romaine. Aussi verrons-nous au chapitre suivant la légende faire retour comme tradition, réalité soutenant la spiritualité carmélitaine.

Pour illustrer l'ampleur prise par la légende, nous renvoyons, en ANNEXE, à la table des matières d'un ouvrage écrit au tout début du XVII° siècle en France. Rédigé par le général de l'Ordre, il est dédié à l'évêque de Poitiers, parent du Pape.

- Conclusion et hypothèses de travail :

Au terme de ce chapitre, si nous tentons une analyse des faits et de la légende que nous venons d'exposer, une remarque nous vient à l'esprit qui nous apparaît très éclairante: c'est le contexte du monachisme occidental qui sert de toile de fond à la crise d'identité vécue par nos ermites. On peut penser que, dans le contexte du monachisme oriental, il en serait allé tout autrement, et très certainement les moines grecs du mont Carmel qui ont rejoint leurs pays d'origine à la même époque ont-ils pu rester fidèles à leur tradition élianique sans avoir à justifier leur existence ni leur tradition. Ils n'auront pas eu à faire la preuve de leur identité puisque le monachisme est un, et que, de plus, la mentalité orientale n'aura pas exigé d'eux qu'ils explicitent leurs traditions.

Notre hypothèse c'est que c'est essentiellement cette nécessité d'explicitation qui va donner naissance à la légende: selon nous, la légende est ici l'aboutissement du processus de rationalisation de la tradition. Et puisque l'on demandera aux frères de rationaliser toujours plus pour construire leur histoire, eh bien ! ils vont tenter de récupérer leur tradition en l'officialisant par le biais de l'histoire, c'est à dire en "récupérant" divers éléments de leur tradition à travers les interventions des papes. A ce titre le texte que nous citons plus haut est très éclairant : "Nous continuons d'accepter et de maintenir ce que nos prédécesseurs (...) furent autorisés à propager et à croire, nous continuons à soutenir la vérité historique". Plus loin sont affirmés les "trois droits" qui constituent "cette tradition vitale de l'Ordre", qui sont en fait la reconstitution de la tradition du Wadi, mais, peut-on dire, "européanisée" par le vêtement de la légende.

Si notre hypothèse est juste, les explications données couramment à la crise d'identité vécue à l'arrivée en Occident, à savoir l'absence de Règle reconnue et l'absence de fondateur, sont exactes mais ne sont pas premières. Le fond du problème serait davantage lié à l'immersion au sein d'une mentalité environnante totalement différente.

Cette hypothèse permet aussi de mieux comprendre pourquoi la revendication de la paternité d'Elie n'apparaît que dans la Rubrica Prima des premières Constitutions: jusque là, la tradition était vécue sans qu'il soit nécessaire de la verbaliser. Mais arrivés en Europe nos frères doivent répondre à des questions, et c'est ainsi que le texte présente les choses : "Certains frères récents dans l'Ordre ne savent répondre selon la vérité à ceux qui demandent de qui et comment notre Ordre a pris naissance". On peut penser qu'en appelant" Première Règle" l'Institution, ils légitimaient aussi leur tradition par ce biais là.

Aujourd'hui les Carmes ont accepté de parler de "succession morale" et le contenu des querelles "historiques" porte à sourire; cependant ils restent très attachés à ce qu'ils nomment leur"intuition profonde", aussi ne peut-on pas se demander si le problème ne s'est-il pas simplement déplacé? Il nous semble que c'est le cas, et que les revendications concernant des origines érémitiques et orientales jouent ce rôle, inconsciemment, de tenter de quitter la légende pour faire retour à la tradition. C'est ce que nous essaierons de vérifier dans les chapitres suivants.

 


Chap.II.

LA TRADITION MYSTIQUE DU CARMEL.

Dans ce chapitre, nous aborderons les textes principaux de la tradition Elianique et de l'Ordre du Carmel, afin de cerner cette tradition dont les frères se sont nourris sur le Carmel et dont ils se réclameront à leur arrivée en Europe. Ce faisant, il nous parait impossible de ne pas retranscrire les textes bibliques qui concernent la geste d'Elie, ou de les placer en annexe, car ils font partie intégrante de la tradition du Carmel, et en sont même la base.

Il importe aussi pour notre sujet de connaître l'exégèse Juive de ces textes bibliques, dont nous retrouverons de nombreux thèmes chez les Pères, ainsi que les commentaires patristiques chrétiens : par là nous tenterons de faire vivre la tradition élianique. Riches de cette vie, nous reviendrons ensuite à la tradition de l'Ordre lui-même.

A. LIEE AU BERCEAU DE L'ORDRE:

LA TRADITION ELIANIOUE.

Ainsi que nous le disions plus haut, le lieu de fondation de l'Ordre du Carmel va permettre de compenser largement l'absence de fondateur :

1) LA TRADITION ELIANIQUE BIBLIQUE.

a) PREMIER TESTAMENT (Bible d’Osty) .

Allié des phéniciens, Achab, roi du Royaume du Nord, fils d'un usurpateur militaire, se voit obligé de rendre un culte à leurs dieux. Elie entre en scène de façon brusque et impressionnante et va combattre ces dieux de la fertilité sur leur propre terrain, par la sécheresse. Personnage mystérieux au pouvoir redoutable, Elie est le prophète intrépide de YHWH, le Dieu Vivant. En fait le terme de nabi (prophète) n'apparaît qu'une fois dans la bible hébraïque et une fois dans la Septante; l'expression qui caractérise Elie est l’"Homme de Dieu".

1- La vocation d'Elie: 1R.17,l-6.

Elie le Tishbite, de Tishbé, en Galaad, dit à Achab:"Il est vivant le YHWH, Dieu d'Israël, devant qui je me tiens! il n'y aura, ces années-ci, ni rosée ni pluie, sinon à ma parole!"

"La parole de YHWH lui advint en ces termes : "Va-t'en d'ici; tu te dirigeras vers l'orient et tu te cacheras au torrent de Kérit, qui se trouve à l'est du Jourdain; tu boiras au torrent et j'ai commandé aux corbeaux de pourvoir là-bas à ta subsistance." Il s'en alla et agit selon la parole de YHWH: il alla s'établir au torrent de Kérit, qui se trouve à l'est du Jourdain. Les corbeaux lui apportaient du pain le matin et de la viande le soir, et il buvait au torrent".

Ce texte contient la devise du Carmel et la base biblique de sa tradition mystique puisque l'Institution des premiers moines en est l'exégèse spirituelle.

2- A Sarepta: 1 Roi 17,7-16.

Or, au bout d'un certain temps, le torrent fut à sec, car il n'y avait pas eu de pluies dans le pays. La parole de YHWH lui advint en ces termes : "Pars, va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et tu y demeureras : voici que là-bas j'ai ordonné à une veuve de pourvoir à ta subsistance."

Il partit et s'en fut à Sarepta. Comme il arrivait à l'entrée de la ville, voici qu'il y avait là une veuve qui ramassait du bois. Il l'appela et dit : "Prends-moi, je te prie, un peu d'eau dans le vase pour que je boive." Comme elle allait en prendre, il l'appela et dit: "Prends-moi, je te prie un morceau de pain dans ta main." Elle dit: "Par la vie de YHWH ton Dieu! je n'ai pas de pain cuit, je n'ai qu'une poignée de farine dans la cruche et un peu d'huile dans la jarre; voici que je ramasse deux bouts de bois, puis je rentrerai préparer cela pour moi et pour mon fils; nous le mangerons et puis nous mourrons!" Elie lui dit: "Ne crains rien; rentre, fais comme tu as dit; cependant, fais m'en d'abord une petite galette, que tu m'apporteras; tu en feras ensuite pour toi et ton fils. Car ainsi parle YHWH, Dieu d'Israël:

"Cruche de farine ne s'épuisera,

ni jarre d'huile ne se videra

jusqu'au jour où YHWH enverra

de la pluie sur la face du sol."

Elle s'en alla et agit selon la parole d'Elie, et ils eurent à manger, elle, lui et son fils, pendant des jours. La cruche de farine ne s'épuisa pas et la jarre d'huile ne se vida pas, selon la parole qu'avait dite YHWH par le ministère d'Elie.

3- La résurrection du fils de la veuve: 1 Roi 17,17-24.

Or, après ces évènements, le fils de la maîtresse de maison tomba malade, et sa maladie devint si grave qu'il ne resta plus en lui de souffle. La femme dit à Elie: "Que me veux-tu, homme de Dieu? Es-tu venu chez moi pour rappeler ma faute et faire mourir mon fils?" Elie dit: "Donne-moi ton fils." Il le prit de son sein, le monta dans la chambre haute où il habitait, et le coucha sur son lit. Il invoqua YHWH et dit:

"YHWH, mon Dieu, vas-tu faire du mal à cette veuve qui m'héberge, en faisant mourir son fils?" Il s'allongea par trois fois sur l'enfant, invoqua YHWH, et dit: "YHWH, mon Dieu, je t'en prie, que l'âme de cet enfant revienne au dedans de lui!" YHWH écouta l'appel d'Elie: l'âme de l'enfant revint au dedans de lui, et il recouvra la vie. Elie prit l'enfant, le descendit de la chambre haute à la maison, et le remit à sa mère, puis Elie dit: "Vois! Ton fils est vivant." La femme dit à Elie: "Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu et que la parole de Dieu dans ta bouche est vérité."

La geste de Sarepta présente Elie comme figure du Messie, ce que soulignera bien la tradition juive.

4- Le sacrifice: 1 Roi 18, 16-40.

..Achab alla à la rencontre d'Elie. Or, dés qu'il vit Elie, Achab lui dit "te voilà, toi qui porte malheur à Israël" Elie dit: "Ce n'est pas moi qui porte malheur à Israël; c'est toi et la maison de ton père, parceque vous avez abandonné YHWH et que tu es allé à la suite des Baals. Et maintenant envoie rassembler tout Israël prés de moi sur le mont Carmel, avec les autres cent cinquante prophètes de Baal et les quatre cent prophètes d'Achéra qui mangent à la table de Jézabel".

Achab manda tous les fils d'Israël et rassembla les prophètes sur le mont Carmel. Elie s'avança vers tout le peuple et dit: "Jusques à quand clocherez-vous des deux jarrets? Si c'est YHWH qui est Dieu, allez à sa suite, si c'est Baal, allez à sa suite". Le peuple ne lui répondit mot. Elie dit au peuple "Moi , je suis resté seul comme prophète de YHWH, et les prophètes de Baal sont quatre cent cinquante. Qu'on nous donne des taureaux; qu'ils en choisissent un pour eux, qu'ils le dépècent et le mettent sur le bois, mais qu'ils n'y mettent pas le feu. Moi, je préparerai l'autre taureau, je le placerai sur le bois, mais je n'y mettrai pas le feu. Vous invoquerez le nom de votre Dieu, et moi j'invoquerai le nom de YHWH. Le Dieu qui répondra par le feu, c'est lui qui est Dieu". Tout le peuple répondit et il dit; "C'est bien parlé".

Elie dit aux prophètes de Baal: "Choisissez-vous un taureau et préparez-le les premiers car vous êtes les plus nombreux, puis invoquez le nom de votre Dieu, mais vous ne mettrez pas le feu". Ils prirent le taureau et le préparèrent, puis ils invoquèrent le nom de Baal, depuis le matin jusqu'à midi en disant: "0 Baal, réponds-nous!" Mais pas de voix, pas de réponse! Et ils dansaient à cloche-pied prés de l'autel qu'ils avaient fait. Quand il fut midi, Elie se moqua d'eux et dit: "Criez à pleine voix, car c'est un dieu, il est occupé, ou à l'écart, ou en voyage; peut-être il dort et se réveillera! Ils crièrent donc à pleine voix et ils se firent des incisions, selon leur coutume, avec des glaives et des piques, jusqu'à ce que le sang se répandit sur eux. Lors donc que midi fut passé, ils se livrèrent au délire prophétique jusqu'à l'heure où monte l'oblation; mais pas de voix, pas de réponse, pas de signe d'attention!

Elie dit à tout le peuple: "Avancez vers moi", et tout le peuple avança vers lui. Il répara l'autel de YHWH qui avait été démoli. Elie prit douze pierres selon le nombre des tribus des fils de Jacob, à qui était advenue la parole de YHWH en ces termes:

"Israël sera ton nom", et il bâtit avec ces pierres un autel au nom de YHWH; il fit autour de l'autel une rigole d'une contenance d'environ deux séas de semence; il disposa le bois, il dépeça le taureau et le mit sur le bois. Il dit: "Remplissez d'eau quatre cruches et videz-les sur l'holocauste et sur le bois; ils firent ainsi. Il dit: "Réitérez"; et ils réitérèrent. Il dit: "Triplez"; et ils triplèrent. L'eau coula autour de l'autel, et même la rigole, il la fit remplir d'eau.

Or, à l'heure où monte l'oblation, Elie le prophète s'avança et dit: "YHWH, Dieu d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, que l'on sache aujourd'hui que tu es Dieu en Israël, que je suis ton serviteur et que c'est par ton ordre que j'ai fait tout ceci. Réponds-moi YHWH, réponds-moi pour que ce peuple sache que c'est toi, YHWH, qui es Dieu, et que c'est toi qui as ramené leur coeur en arrière!" Alors tomba le feu de YHWH, il dévora l'holocauste, le bois, les pierres et la terre, et il lampa l'eau qui était dans la rigole. A cette vue, tout le peuple tomba sur sa face et dit: "C'est YHWH qui est Dieu! C'est YHWH qui est Dieu. Elie leur dit: "Saisissez les prophètes de Baal, que pas un d'eux n'échappe!": ils les saisirent. Elie les fit descendre au torrent du Qishôn, et là il les égorgea.

Au temps d'Achab, le promontoire du Carmel se dressait aux confins des royaumes d'Israël et de Tyr, et dès une haute antiquité il y avait eu là un haut lieu de Baal. Cet épisode se situe selon la tradition, au lieu appelé aujourd'hui "EI-Mouhraqa". Il exprime que Dieu hait les coeurs partagés: Achab et ses sujets pratiquaient sans dilemme une religion syncrétiste. La lutte contre l'idolâtrie n'est réelle que lorsque toutes les puissances de la personne s'attachent au seul Dieu. C'est aussi l'étymologie du nom d'Elie qui est "mon Dieu c'est le Seigneur".

5- La pluie : 1 ROI, 18, 41-46.

ELie dit à Achab: "Monte, mange et bois, car j'entends Le grondement de la pluie". Achab monta pour manger et pour boire. Quant à Elie, il monta vers le sommet du Carmel et, se courbant vers la terre, il mit son visage entre ses genoux. Il dit à son serviteur: "monte donc, regarde en direction de la mer". Celui-ci monta et dit: "Il n'y a rien". Elie dit: "Retourne sept fois". Or, à la septième fois, il dit: "Voici un nuage petit comme la paume d'un homme, qui monte de la mer". ELie dit: "Monte dire à Achab: Attelle et descend pour que la pluie ne t'arrête pas". Or, en quelques instants, Le ciel fut assombri par Les nuages et par Le vent, et il y eut une grosse pluie. Achab monta sur son char et partit pour Yzréel. La main de YHWH fut sur Elie; il se ceignit les reins et courut devant Achab jusqu'aux abords de Yzréel.

Le rétablissement du peuple dans la vérité de son rapport à Dieu a permis de résoudre heureusement le problème de la sécheresse qui n'était que la manifestation extérieure d'un mal profond. Mais à travers la versatilité du personnage d'Achab, le texte rend très sensible la fragilité de la conversion du peuple.

Le petit nuage est interprété, dans la tradition du Carmel comme étant la préfiguration de la Vierge Marie, annonce du Salut.

6- La vision de Dieu: l Roi 19, 1-21.

Achab informa JézabeL de tout ce qu'avait fait Elie et comment il avait tué tous Les prophètes par Le glaive. Jézabel envoya un messager à ELie pour dire: "Qu'ainsi me fassent Les dieux, et pis encore, si demain à la même heure, je ne fais pas de ta vie comme de la vie d'un d'entre eux!" Il eut peur, partit et s'en alla pour sauver sa vie. Il arriva à Bersabée qui est à Juda, et y laissa son serviteur. Pour lui, il marcha dans le désert une journée de chemin et vint s'asseoir sous un genêt. Il se souhaita la mort et dit: ''C'en est assez maintenant, YHWH, prends ma vie car je ne vaux pas mieux que mes pères". Il se coucha et s'endormit. Mais voici qu'un ange le touchait, qui lui dit:"Debout! Mange". Il regarda et voici qu'il y avait à son chevet une galette cuite sur des pierres brûlantes et une jarre d'eau. Il mangea et but, puis il se recoucha. L'Ange de Dieu vint une seconde fois, le toucha et dit: "Debout! Mange, car le chemin est trop Long pour toi". IL se leva, mangea et but, puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l'Horeb.

Là, il entra dans La grotte et il y passa la nuit. Et voici que la parole de YHWH lui advint; Il lui dit: "Que fais-tu ici Elie?" -"Je brûle, dit-il, d'un zèle jaloux pour YHWH, le Dieu des armées parce que les fils d'Israël t'ont abandonné, ils ont détruit tes autels et tué tes prophètes par le glaive; je suis resté moi seul et ils cherchent à m'ôter La vie ". YHWH dit: "Sors et tiens-toi dans la montagne devant YHWH". Et voici que YHWH passait. Un vent violent et fort déchirait les montagnes et brisait les rochers avant de YHWH: YHWH n'était pas dans le vent. Après le vent un tremblement de terre, YHWH n'était pas dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre un feu: YHWH n'était pas dans le feu. Après le feu le son d'une brise légère. Or, dés qu'Elie l'entendit, il se voila la face de son manteau, sortit et se tint à l'entrée de la grotte. Et voici qu'une voix lui parvint, qui dit: "Que fais-tu ici, Elie? Il dit: "Je brûle d'un zèle jaloux pour YHWH, le Dieu des armées, parce que les fils d'Israël t'ont abandonné, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par le glaive; je suis resté seul et ils cherchent à m'ôter la vie". YHWH lui dit: "Va, retourne par le même chemin à travers le désert, vers Damas. Une fois arrivé tu oindras Hazaèl comme roi sur Aram. Puis tu oindras Jéhu, fils de Nimshi, comme roi sur Israël, et tu oindras Elisée, fils de Shaphat, d'Abel­Mehola, comme prophète à ta place. Celui qui échappera au glaive de Hazaèl, Jéhu le fera mourir, celui qui échappera au glaive de Jéhu, Elisée le fera mourir. Mais je laisserai en Israël sept mille hommes, tous les genoux qui n'ont pas ployé devant Baal et toutes les bouches qui ne lui ont pas envoyé de baisers".

Ce texte situe Elie sur la montagne de Dieu, où YHWH veut l'ouvrir à une connaissance nouvelle de lui-même. L'atmosphère de l'épisode de l'Horeb tranche totalement avec celle des textes précédents: Elie sort de son état extatique et montre sa fragilité d'être humain, il traverse une véritable crise. Son pèlerinage est à la fois une fuite et un retour aux sources du Yawisme. La réponse de Dieu à Elie est de le renvoyer vers le successeur d'Achab, qui ne sera pas meilleur que celui-ci, et vers Elisée, le prophète qui prendra la relève d'Elie et héritera de son zèle. Le temps d'Elie n'est pas encore venu.

Le passage contient la protestation réitérée du zèle d'Elie, deuxième devise du Carmel qui rejoint la première, soulignée plus haut.

7- L'appel d'Elisée: 1 Roi 19,19-21.

Parti de là, il trouva Elisée, fils de Shaphat, qui était entrain de labourer; il y avait douze paires de boeufs devant lui, lui-même était avec la douzième. Elie passa prés de lui et jeta sur lui son manteau. Elisée, laissant ses boeufs, courut derrière Elie et disant: «Permets que j'embrasse mon père et ma mère, puis j'irai à ta suite." Elie lui dit: «va, retourne; car que t'ai-je fait?" Elisée s'en retourna de derrière lui, prit la paire de boeufs et la sacrifia; avec l'attirail des boeufs il en fit cuire la chair et la donna aux gens, qui mangèrent. Puis il partit, alla à la suite d'Elie et fut à son service.

La voix prophétique doit demeurer au milieu du peuple de Dieu pour rappeler sans cesse l'exigence de fidélité à l'Alliance et la mémoire de l'amour de Dieu, quelquefois aussi pour rappeler à Dieu lui-même ses promesses. Elisée, disciple d'Elie, sera le premier d'une longue descendance qui passera, selon la tradition, à l'intérieur de l'Ordre du Carmel lui-même. Le cycle biblique qui concerne Elisée est contenu dans les chapitres 2 à 13 du second livre des Rois.

8- L'enlèvement d'Elie: 2 Roi 2,9-14.

Or, quand YHWH fit monter Elie au ciel dans la tempête, Elie et Elisée s'en allaient du Guilgal. Elie dit à Elisée: "Reste ici je te prie, car YHWH m'envoie jusqu'à Béthel"; mais Elisée dit: "Par la vie de YHWH et par ta propre vie,je ne te quitterai pas!" et ils descendirent à Béthel. Les fils des prophètes qui étaient à Béthel sortirent vers Elisée et lui dirent: "Sais-tu qu'aujourd'hui YHWH va prendre ton maître par dessus ta tête?" Il dit: "Moi aussi je sais; silence!" Elie lui dit: "Elisée, reste ici, je te prie, car YHWH m'envoie à Jéricho"; mais celui-ci dit: "Par la vie de YHWH et par ta propre vie je ne te quitterai pas!" et ils allèrent à Jéricho. Les fils de prophètes qui étaient à Jéricho s'avancèrent vers Elisée et lui dirent: "Sais-tu qu'aujourd'hui YHWH va prendre ton maître par dessus ta tête?" Il dit: "Moi aussi je sais; silence!" Elie lui dit: "Reste ici, je te prie, car YHWH m'envoie au Jourdain" mais celui-ci dit: "Par la vie de YHWH et par ta propre vie, je ne te quitterai pas; ils s'en allèrent tous deux.

Cinquante des fils des prophètes allèrent se poster en face, à distance, tandis que tous deux se tenaient au bord du Jourdain. Elie prit son manteau, le roula et frappa les eaux, qui se divisèrent de part et d'autre, et ils passèrent tous deux sur la terre ferme. Lors donc qu'ils eurent passé, Elie dit à Elisée: "Demande, que puis-je faire pour toi, avant que je sois pris d'auprès de toi?". Elisée dit: "Puissè-je avoir double part de ton esprit!" "Tu demandes une chose difficile dit Elie; si tu me vois pendant que je serai pris d'auprés de toi, il en sera ainsi pour toi; sinon, cela ne sera pas". Or, comme ils marchaient tout en parlant, voici qu'un char de feu et des chevaux de feu les séparèrent l'un de l'autre, et Elie monta au ciel dans la tempête. Ce que voyant, Elisée criait: "Mon père, mon père, char d'Israël et sa cavalerie!" puis il ne le vit plus. Il saisit ses habits et les déchira en deux morceaux. il ramassa le manteau d'Elie qui était tombé de dessus lui et revint se tenir sur la rive du Jourdain.

Il prit le manteau d'Elie qui était tombé de dessus lui et il frappa les eaux qui ne se divisèrent pas. Il dit: "Où est YHWH, le Dieu d'Elie?" Il frappa les eaux qui se divisèrent de part et d'autre, et Elisée passa. Les fils des prophètes de Jéricho le virent d'en face et ils dirent: "L'esprit d'Elie s'est reposé sur Elisée". Ils vinrent à sa rencontre et se prosternèrent à terre devant lui. Ils lui dirent: " Il y a justement ici, parmi tes serviteurs cinquante hommes vaillants. Permets qu'ils aillent à la recherche de ton maître; peut-être l'esprit de YHWH l'a-t-il emporté et jeté sur quelque montagne ou dans quelque vallée". Il dit: "N'envoyez personne". Ils le pressèrent jusqu'à l'extrême et il dit: "Envoyez!" Ils envoyèrent cinquante hommes qui cherchèrent pendant trois jours et ne le trouvèrent pas. Ils revinrent auprés d'Elisée qui était resté à Jéricho, et il leur dit: "Ne vous ai-je pas dit: N'y allez pas?"

Deux faits centraux pour la tradition élianique sont contenus dans ce passage: d'une part l'enlèvement d'Elie qui, comme Enoch, ne connaîtra pas la mort; d'autre part l'investiture d'Elisée qui reçoit, sous le symbole du manteau, l'esprit d'Elie qu'il devra à son tour transmettre.

9- Eloge d'Elie: Ecclésiastique 48, 1-16.

Puis se leva Elie, prophète semblable au feu, et sa parole brûlait comme un flambeau. Il fit venir sur eux la famine et par son zèle il réduisit leur nombre. Par la parole du Seigneur il ferma le ciel, de même par trois fois il fit descendre le feu. Comme tu t'es rendu glorieux, Elie, par tes prodiges! Qui pourrait se vanter d'être semblable à toi? Toi qui fis se lever de la mort un trépassé, de l'Hadès, par la parole du Trés-Haut; Toi qui précipitas des rois dans la ruine, et des hommes glorifiés hors de leur couche; qui au Sinaï entendis le reproche et à l'Horeb des décrets de châtiment; toi qui oignis des rois pour justiciers et des prophètes pour tes successeurs; toi qui fus emporté dans un tourbillon de feu; toi qui fus désigné dans les reproches pour les temps, pour apaiser la colère avant qu'elle n'éclate, pour ramener le coeur du père vers le fils, et rétablir les tribus de Jacob. Heureux ceux qui te verront et dans l'amour s'endormiront!  Car nous aussi nous vivrons sûrement.

Lorsque Elie eut été abrité dans le tourbillon, Elisée fut rempli de son esprit. Dans ces jours il ne fut ébranlé par aucun chef, personne ne l'opprima. Rien ne le dépassa et jusque dans sa mort son corps prophétisa. Pendant sa vie il fit des prodiges et dans sa mort ses oeuvres furent merveilleuses. Malgré tout cela le peuple ne se repentit pas; ils ne s'écartèrent pas de leurs péchés, jusqu'à ce qu'ils furent amenés captifs hors de leur pays et dispersés par toute la terre.

Il ne resta qu'un très petit peuple avec un chef de la maison de David. Quelques uns firent ce qui plait à Dieu, D'autres multiplièrent les péchés.

Ici le caractère violent d'Elie est atténué: le texte semble dire qu'Elie, par son intervention, a épargné au peuple de plus grands malheurs que ceux occasionnés par la sécheresse. Il est présenté comme le pacificateur attendu d'Israël.

10-1 Maccabées 2, 49-52,57-58.

Quand approchèrent les jours où Mattathias devait mourir, il dit à ses fils:

"Maintenant c'est le règne de l'arrogance et de l'outrage, le temps du bouleversement et le déchaînement de la colère; maintenant donc, mes enfants, brûlez de zèle pour la Loi et donnez votre vie pour l'Alliance de nos pères. Souvenez-vous des oeuvres que nos pères ont accomplies dans leurs générations, et vous acquerrez une grande gloire et un nom éternel. Abraham n'a-t-il pas été trouvé fidèle dans l'épreuve... David, pour sa miséricorde, a hérité d'un trône royal pour les siècles; Elie, pour avoir brûlé du zèle de la Loi, a été emporté au ciel.

11-Mal. 3, 22-24.

Souvenez-vous de la loi de Moïse, mon serviteur, à qui j'ai prescrit, à l'Horeb, pour tout Israël,

des décrets et des règles.

Voici que, moi, je vous envoie Elie le prophète,

avant que vienne le jour de YHWH,

le grand et le terrible jour.

Il ramènera le coeur des pères vers les fils

et le coeur des fils vers les pères,

de peur que je ne vienne frapper le pays d'anathème.

Dans ces deux derniers textes, Elie, comme dans le passage évangélique de la Transfiguration, est associé à Moïse: Moïse a donné la loi, et Elie l'a observée avec zèle, ce qui lui donne le droit de représenter les prophètes. Le texte de Malachie, que les chrétiens entendent comme annonçant la venue de Jean-Baptiste, porte aussi un message proprement eschatologique qui attribue à Elie un caractère messianique.

DEUXIEME TESTAMENT.

La personne d'Elie tient une place importante dans les Evangiles, presque toujours liée à celle de Jean-Baptiste, et l'on peut penser qu'il faisait l'objet des discussions entre les juifs et les premiers chrétiens: le Messie ne pouvait venir si Elie ne l'avait pas précédé (Is. 40,3); les esséniens, eux interprèteront l'oracle collectivement. Le cantique de Zacharie est une synthèse frappante de toutes les traditions se rapportant à Elie (Lc.l,l5-17).

12-Jacques 5,16.

La prière du juste a beaucoup de force quand elle est active. Elie était un homme de même nature que nous; il pria instamment pour qu'il n'y eût plus de pluie, et il n'y eût plus de pluie sur la terre pendant trois ans et six mois. De nouveau il pria, et le ciel donna de la pluie, et la terre produisit son fruit.

13-Elie et Jean Baptiste: Luc 1,8 sq.

Or donc, comme Zacharie remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales...lui apparut l'Ange du Seigneur... L'ange lui dit: "Sois sans crainte Zacharie, car ta prière a été exaucée, et ta femme Elisabeth t'enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de Jean. Et tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur et il ne boira ni vin ni boisson forte, et il sera rempli d'Esprit Saint dès le ventre de sa mère, et il ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur, leur Dieu. Et lui-même marchera devant lui avec la force et la puissance d'Elie, pour ramener les coeurs des pères vers les enfants et les indociles à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un Peuple bien disposé.

Dans les Evangiles, la typologie d'Elie, jaloux de l'orthodoxie religieuse, violent dans sa colère, intrépide dans sa foi, doté de pouvoirs surnaturels, se renforce de celle de Jean-Baptiste dont la description rappelle indéniablement Elie.

14-Jean 1, 19 sq:

Et tel est le témoignage de Jean, lorsque de Jérusalem, les Juifs lui envoyèrent des prêtres et des lévites pour l'interroger: "Qui es-tu?" Et il le reconnut, il ne le nia pas, et il le reconnut: "Moi je ne suis pas le messie." Et ils l'interrogèrent: Qui donc? Es-tu Elie?" Et il dit: "Je ne le suis pas". -Es-tu le prophète?" Et il répondit: "Non". Ils lui dirent donc: "Qui es-tu?" ... que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu de toi-même?" Il déclara: "Je suis la voix de celui qui clame dans le désert: Redressez le chemin du Seigneur, selon ce qu'a dit Isaïe le prophète". Et les envoyés étaient des pharisiens. Et ils l'interrogèrent et ils lui dirent: "Pourquoi baptises-tu si tu n'es ni le Messie, ni Elie, ni le prophète?" Jean leur répondit: " Moi je baptise dans l'eau; au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas, celui qui vient derrière moi, et je ne suis pas digne, moi, de dénouer la courroie de sa chaussure". Cela se passa à Béthanie qui est au-delà du Jourdain, où Jean était à baptiser.

Chez Jean, Jean-Baptiste se défend d'être Elie en personne, il apparaît comme l'héritier de son esprit. Donc, pour Jean, Elie n'est pas encore venu.

15-Matthieu 11, 7 sq:

"Pourquoi êtes-vous sortis dans le désert? Pour contempler un roseau agité par le vent?... Mais pourquoi êtes-vous sortis? Pour voir un homme douillettement vêtu?...Or ceux qui sont douillettement vêtus sont dans les demeures des rois. Mais pourquoi êtes-vous sortis? Pour voir un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophète. C'est celui dont il est écrit: "Voici que moi j'envoie mon messager en avant de toi, pour frayer un chemin devant toi."

En vérité, je vous le dis: Parmi ceux qui sont nés de la femme il ne s'en est pas levé de plus grand que Jean le Baptiste... Et si vous voulez l'admettre, c'est lui Elie qui doit venir! Que celui qui a des oreilles entende!

16-Math.14,1 sq (cf. Mc. 6,14 sq; Lc. 9,7 sq):

En ce temps là, la renommée de Jésus parvint aux oreilles d'Hérode le Tétrarque, qui dit à ses familiers: "Cet homme est Jean Baptiste! Le voilà ressuscité des morts: d'où les pouvoirs miraculeux qui se déploient en sa personne!"

17-Marc 8,27 sq (cf. Math. 16,13 sq; Lc 9,18 sq).

En chemin, il posa à ses disciples cette question: "Qui suis-je, au dire des gens?" Ils lui répondirent: "Jean-Baptiste, pour d'autres, Elie; pour d'autres encore quelques uns des prophètes ". Mais pour vous qui suis-je? Leur demanda-t-il - prenant alors la parole Pierre lui répond: "Tu es le Christ".